Journalistes en herbe à Strasbourg

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Au collège Saint Etienne de Strasbourg se poursuit l’expérimentation entamée pendant l’année scolaire 2015-2016 avec la classe numérique.

Guidés par leur professeure de français Stéphanie Dresing, les 4èmes Turquoise ont réalisé leur premier webmag. Une belle réussite! Bravo à toutes et à tous!

A découvrir en cliquant sur le lien ci-dessous:

https://madmagz.com/fr/magazine/864948#/page/1

Merci aux élèves et à leur professeure pour les riches échanges partagés lors de nos séances d’éducation aux médias.

Au plaisir de se retrouver en 2017 pour de nouvelles aventures journalistiques!

Bonne année!

Penser le journalisme de 2067

Pour les étudiants de l’Institut de Journalisme de Bordeaux Aquitaine (IJBA), l’exercice s’avérait difficile. Nous avons voulu nous projeter et nous interroger sur le journalisme dans cinquante ans. Une date en forme de clin d’œil au 50e anniversaire de la création de l’école de journalisme de Bordeaux, en 1967 par Robert Escarpit et Pierre Christin. Par ailleurs, le tropisme de Christin pour la science-fiction nous a insufflé cette exigence d’un regard tourné vers le futur et d’une réflexion constante sur l’évolution du journalisme.

Une façon détournée également de réfléchir à ce qu’est le journalisme aujourd’hui en choisissant ce thème pour notre site de décryptage des médias Lafabriquedelinfo.fr avec toute la promotion des étudiants du Master 2. Nous n’imposons pas de réponses catégoriques à ces questions mais offrons divers scénarios mariant investigation et prospective. Un voyage, avec des pistes de réflexion, à travers nos rêves et nos cauchemars qui nous rappelle la nécessité de garder le cap vers un journalisme incarné, toujours critique et engagé.

Entre fiction et réalité

Les productions de « La Fabrique de l’info » empruntent des formes diverses : des récits, du reportage dessiné, une fiction radiophonique qui nous plonge dans la vie quotidienne d’un journaliste en 2067, résistant – travaillant en clandestinité – dans un monde verrouillé et contrôlé par un superpuissant pouvoir politique et économique.

Science-fiction, utopique ou pessimiste ? Orwell toujours présent quand nous observons l’actualité dans des pays où la liberté de la presse reste bafouée et les journalistes emprisonnés. En conservant toujours un esprit critique journalistique, La Fabrique de l’Info s’enrichit des regards croisés d’experts, de chercheurs, d’écrivains et de journalistes que nous avons interviewés. Ce mélange des genres inhabituel nous offre un décryptage de la sphère journalistique de 2067 avec l’espoir qu’un autre journalisme plus revigorant est possible et souhaitable pour… 2017.

Plusieurs enquêtes explorent les dernières tendances : des inventions déjà à la vente dans les rayons, VR, intelligence artificielle, robots… L’humain et la machine, toujours deux entités séparées dans un demi-siècle ? Comment la réalité virtuelle et l’intelligence artificielle modifieront-elles la profession ? Les robots-journalistes iront-ils sur le terrain ? Nous avons imaginé la polémique autour d’un robot qui remplacerait le journaliste de terrain. Nous sommes allés plus loin en s’imaginant la déprogrammation du premier robot lanceur d’alertes jugé pour avoir volé et publié des données confidentielles. Côté humains, la neuroscience avancera-t-elle si vite que nos cerveaux seront connectés directement aux réseaux ?

Des multiples questions s’imposent : quelle temporalité de l’information ? Irons-nous toujours plus loin vers l’hyperconnectivité avec des puces dans nos cerveaux ? Et une question cruciale, celle de la gouvernance du Net : Qui aura les clefs d’Internet ? Mais aussi : Quelle formation pour les journalistes en 2067 ? Et quelles nouvelles compétences ? Comment les nouvelles technologies marqueront-elles le travail journalistique ? Aura-t-on avancé concernant la diversité sociale chez les journalistes ? Comment traitera-t-on la question du genre dans les médias de demain ? Sans catastrophisme mais sans craindre de poser la question : le journalisme existera-t-il encore demain ? Sera-t-il encore un métier ? Des questions de fond, des réflexions qui défendent la mission du journalisme dans une démocratie sont au cœur de l’exercice.

Jules Verne et le journal d’une journaliste en 2890


Ilustration by G. Roux to Jules Verne story. Wikipedia

Jules Verne avait déjà tenté l’exercice à la fin du XIXe siècle. S’interroger sur le futur du journalisme, en écrivant le « Journal d’une journaliste américaine en 2890 ». Ou le dessinateur Albert Robida qui écrivit en 1883 son ouvrage Le XXᵉ siècle en imaginant le téléphonoscope qui permet à la fois d’entendre, de voir et de dialoguer. Quant au journaliste Eugène Dubief, il envisageait déjà une nouvelle étape de la révolution de l’information : celle du téléphonographe.

Comme l’explique l’historien des médias Christian Delporte, ces auteurs prennent acte d’une mutation essentielle dans l’information de leur siècle :

« La nécessité de raccourcir le délai qui sépare l’événement de son annonce au lecteur, l’impératif d’immédiateté dans la réception de la nouvelle (source) comme dans sa diffusion. Ce faisant, ils transposent et amplifient une donnée fondamentale de la révolution de la presse, notamment marquée par la primauté de la nouvelle sur l’analyse, la multitude grandissante des faits quotidiens venus du monde entier, la vitesse de la circulation de l’information, précisément facilitée par des outils techniques, fruits du progrès scientifique. »

Aujourd’hui, les nouvelles technologies qui se préparent continuent d’être marquées par le rythme effrayant de la vitesse (instantanéité) de l’information à l’échelle mondiale. La réalité virtuelle nous amène sur un champ de vision à 360°, en « live » de l’événement. Mais, les fondamentaux du journalisme : vérifier, filtrer, contextualiser, expliquer, donner su sens, etc., sont plus nécessaires que jamais afin de donner les clefs aux lecteurs ou auditeurs pour mieux comprendre dans ce monde tellement complexe et interconnecté.

Nous partons de la radiographie actuelle du journalisme également avec un esprit critique. La situation de l’état des médias n’est pas très optimiste : précarité, amaigrissement des rédactions, défiance de l’opinion publique avec perte de crédibilité, contrôle par des groupes industriels et financiers, accroissement de la course au « clic » et à l’audimat, « zones d’ombre » désertées par les médias, dérapages sensationnalistes, etc.

Tout n’est pas perdu : l’espoir de la pluralité de médias et des lignes éditoriales est (re)venu par l’émergence d’un journalisme numérique qui complète l’offre éditoriale des médias traditionnels. De nouveaux genres, supports, applications ont enrichi aussi les médias avec l’apparition d’un journalisme augmenté.

En définitive, l’intérêt de cette plongée dans ce à quoi pourra ressembler le journalisme en 2067 conduit à prendre conscience des possibles dérives et dérapages qui nous égarent de la mission du journalisme. À quoi bon autant d’avancés technologiques si le journaliste reste coupé de la réalité du terrain et dépossédé de la maîtrise de son métier ? Après le séisme de la victoire de Trump, de nombreux médias américains s’interrogent sur les limites de leur travail d’enquête et reportages sur le terrain, sur les effets de bulles amplifiés par les réseaux sociaux (notamment Facebook), la suffisance des éditorialistes et la pertinence d’abuser des sondages.

Nous retiendrons donc quelques réflexions qui nous interpellent et nous alertent afin de prendre les manettes d’un journalisme de qualité au service de la vérité et de la démocratie en direction de 2067.

Les médias, des « filtres » dans un monde complexe

Umberto Eco, qui a analysé les lumières et les entraves du journalisme contemporain, s’était exprimé à plusieurs reprises sur les mutations technologiques, souvent comme polémiste :

« Il y a aujourd’hui davantage de canaux de communication, une prolifération plus grande et immédiate du faux ».

Pour le sémiologue, dont le dernier roman Numéro zéro est consacré au journalisme, c’est le problème fondamental du Web. Il préconise un journalisme critique qui sert de filtre face à l’infobésité et aux fausses rumeurs de la Toile, voire aux « théories du complot » : « Toute l’histoire de la culture a été celle d’une mise en place de filtres. La culture transmet la mémoire, mais pas toute la mémoire, elle filtre. » La mission du journalisme est de donner du sens dans un monde complexe, de filtrer. Pour le sémiologue, Internet est le scandale d’une mémoire sans filtrage, où on ne distingue pas l’erreur de la vérité. Il prône pour « rétablir une culture des monastères, qu’un jour ou l’autre – peut-être serais-je mort avant – il faudra que ceux qui lisent encore se retirent dans de grands phalanstères ».

Umberto Eco, sceptique concernant le fait que la technologie ne va pas tout nous régler, croit qu’elle « fait tout pour qu’on perde de vue l’enchaînement des causes à effets » et donc « l’utilisateur vit la technologie de l’ordinateur comme magie », sans imaginer vraiment les conséquences que cela peut entraîner.

La religion de la vitesse

Sur la vitesse de l’information, Albert Camus, modelé par la presse et modèle aussi de journaliste libre, critique et indépendant, nous a laissé des nombreuses réflexions dans sa théorie critique du journalisme qui servent de référence du « bon » journaliste face à la chasse aux scoop, à la culture du « clic » ou au besoin de faire vite : « peu importe qu’on soit premier, il faut surtout être les meilleurs ». Il a appelé à la responsabilité sociale des journalistes, dans leur travail de raconter le monde et retranscrire la vérité : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ».

Lors de la cérémonie d’attribution des Nobel en 1957, Camus prononce un discours qui résonne encore dans nos consciences contemporaines :

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Une tâche qui incombe aussi aux futurs journalistes que nous avons invités à se frotter à cet exercice d’imagination du journalisme en 2067. En les invitant à une réflexion afin que le journalisme n’en se défasse… en combattant les égarements qui le minent et le discréditent.

Nous avons beaucoup à apprendre de Camus. Comme le mentionne Edwy Plenel dans son blog : « Pour reprendre courage et retrouver dignité, dans l’exigence du droit de savoir du public et dans le souci de notre responsabilité devant les citoyens ». Ce dernier défend notre conception de ce métier comme une forme d’engagement existentiel :

« Quand le divertissement gangrène l’information, quand la concentration ruine le pluralisme, quand la propagande tue la vérité, le journalisme ne peut qu’entrer en résistance, sauf à se renier. Simplement par devoir professionnel. Sans prétention ni gloriole, juste par nécessité existentielle ».

Paul Virilio, qui a toujours réfléchi à l’accélération du monde et à ses conséquences sur l’homme, l’économie, l’écologie, la géopolitique, lie le territoire aux technologies qui permettent de le parcourir et de le contrôler. Il l’évoque dans une de ses interviews :

« On ne peut pas comprendre la terreur sans comprendre la vitesse, l’affolement, le fait qu’on soit pris de vitesse, occupés par une information. Pour cela, la phrase d’Hannah Arendt est capitale : « La terreur est l’accomplissement de la loi du mouvement ». C’est ce que nous vivons en ce moment à travers l’accélération de l’information : une synchronisation de l’émotion, une mondialisation des affects. Au même moment, n’importe où sur la planète, chacun peut ressentir la même terreur, la même inquiétude pour l’avenir ou éprouver la même panique. C’est quand même incroyable ! ».

Mettre la technologie au service du journalisme, et non l’inverse. Contre l’idolâtrie technicienne, revisitons Jacques Ellul. Si certains de ses propos peuvent sembler dépassés, d’autres demeurent étonnamment d’actualité : comment l’infrastructure technique est devenue un facteur déterminant de nos sociétés. Le message que nous a laissé Ellul en héritage, selon le professeur André Vitalis :

« ne pas se laisser séduire par les promesses du bluff technologique ; utiliser la technique, mais cantonnée au statut de simple moyen ; lui fixer des limites, et ne pas faire tout ce l’on peut faire ».

Un message à retenir pour les journalistes : s’approprier les outils technologiques, afin de rester maître dans le contrôle et la production de la chaîne de l’information. Un but pour le journalisme en 2067 : garder le cap vers un journalisme incarné, toujours critique et engagé.

*Maria Santos-Sainz enseigne à l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine, Université Bordeaux Montaigne. Elle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

Penser le journalisme de 2067, publié par Theconversation.com 17 novembre 2016 sous licence Creative Commons.

Le cybersexisme chez les adolescents

 

cybersexisme-campagneDepuis le début des années 2010, les cyberviolences commencent à émerger en tant que préoccupation sociale à la fois dans les médias, les écoles, les familles. Plusieurs enquêtes montrent une pratique marquée de cybersexisme à l’égard des filles dans les collèges. Pourquoi et comment ? C’est tout l’enjeu de la première étude française réalisée par une équipe de l’‘Observatoire universitaire international éducation et prévention de l’Université Paris-Est Créteil, au cours de l’année 2015-2016 dans 12 établissements répartis dans les trois académies franciliennes auprès de jeunes de 12 à 16 ans des classes de 5e à 2nde. Cette enquête a servi d’étayage scientifique à la grande campagne de lutte contre le cybersexisme lancée le 27 septembre 2016 en France.

 

C’est de plus en plus tôt que les adolescents apprennent à être en relation avec les autres par le numérique, augmentant le réseau des relations exercées en présence.

Le cyberespace et l’espace en présentiel (en face à face) ne constituent qu’un même espace de relations. Ils s’organisent l’un l’autre, simultanément, comme les deux plans d’un même réseau relationnel, interagissant en permanence et démultipliant les interactions entre jeunes. La nature des interactions échangées concerne tous les aspects de la vie adolescente : le contenu des assiettes, les potins et rumeurs, les blagues, moqueries ou insultes et bien sûr les premiers échanges sur la vie amoureuse, la sexualité.

Finalement, l’intégralité de la vie adolescente est quotidiennement expérimentée en personne, mais aussi rapportée, commentée, transcrite via les outils numériques. Les adolescents s’engagent dans ces pratiques, en apprennent les modalités et les usages, y vivent des situations diverses non exemptes de petites incivilités ou de grands outrages, desquels ils peuvent tour à tour être victime, agresseur/agresseuse ou témoin.

Un collégien sur cinq victime de cyberviolence

 

 

Or, d’après les études scientifiques, un collégien sur cinq rapporte être victime de cyberviolence. Les données d’une enquête nationale menée en 2014 montrent que les filles sont davantage touchées que les garçons, dans des proportions qui alertent les acteurs éducatifs (21,1 % des cyberviolences contre 15,5 % pour les garçons).

Quels sont les éléments participant à cette différence notoire ? Quelle compréhension peut-on avoir de ce problème ? Les résultats de notre enquête confirment le plus grand nombre de violences à caractère sexiste et sexuel dont sont victimes les filles, mais dont ne sont pas exclus les garçons. Ces résultats feront l’objet d’articles qui suivront prochainement.

Le virtuel n’est pas invisible, il est bien réel !

Le constat essentiel est que le sexisme – traduit par les blagues, les moqueries, les rappels à l’ordre, les jugements, les humiliations, les gestes de mime sexuel ou les attouchements – ne s’arrête pas à la porte de la classe ou au portail des établissements scolaires. Ce type d’interactions se poursuit sur les réseaux sociaux où il prend même de l’ampleur, de la force, se démultiplie par la viralité des posts relayés sur les réseaux, diffuse et impacte l’expérience scolaire des jeunes. On se quitte bon-ne-s ami-e-s le soir, on se retrouve fâché-e-s le lendemain matin et prêt-e-s à en découdre, générant des échauffourées dans la cour ou les couloirs. Le passage de rumeurs ou d’incidents par le cyberespace engendre un effet démultiplicateur qui se donne à voir par l’imbrication des espaces de violence.

« Il faut savoir que maintenant, c’est une génération où Internet a pris le dessus. Quand une photo est postée sur Internet, ça veut dire que ça va être un enfer. (La personne) va recevoir des insultes, peut-être même des menaces style : « Je l’envoie à des personnes de ta famille ». Ça peut aller très, très loin. Ça peut être très dangereux. »
Élève de 4e que nous appellerons Diana

 

Les violences à caractère sexiste et sexuel se déploient par vague et temps successifs dans le cyberespace et l’espace présentiel, parfois au prix de la rupture des relations de confiance (entre amoureux, ami-e-s). Des pressions peuvent être exercées entre individus, le plus souvent de la part d’un garçon envers une fille, mais pas seulement. Les outils numériques offrent de nouveaux instruments permettant la collecte d’informations compromettantes, de « dossiers » facilitant l’exercice d’une pression indue sur les victimes, par des menaces ou du chantage.

Les messages échangés réaffirment les normes des comportements attendus pour les filles et pour les garçons, émettent des jugements virulents sur certains comportements perçus comme inacceptables car ils ne correspondent pas aux normes de sexe et de sexualité. Ce faisant ces échanges sont l’expression d’un sexisme qui s’exerce aussi dans le cyberespace : d’un cybersexisme.

Et les adultes dans tout ça ?

Les élèves victimes de cyberviolence ont du mal à se confier à un adulte, que ce soit dans la famille ou dans l’établissement. Ils craignent, et les filles d’autant plus, d’être jugées et culpabilisées pour leurs actions quand elles ont un caractère sexuel car les adultes ont du mal à considérer les pressions qu’elles ont subies. Dans le cas de harcèlement, les jeunes craignent que la seule réponse des parents soit la confiscation du smartphone, inenvisageable pour eux.

« Les [adultes] nous disent de désinstaller notre compte. C’est énervant. Donc du coup, je ne le dis à personne ! […] Nous, on est devenu accros à ces réseaux sociaux. On ne peut pas vivre sans une journée ! »
Élève de 4e que nous appellerons Isabelle

Les résistances au recours aux personnels des établissements scolaires reposent sur la crainte de rupture de confidentialité, la croyance en leur faible compréhension et empathie, faible capacité d’action, la crainte de donner une image de soi qui ne corresponde pas au statut d’élève… Il n’est pas facile de parler de harcèlement sexuel aux adultes.

« C’est plutôt un truc, on va dire, pour les jeunes. Les [adultes] Ils ne vont peut-être pas comprendre ce qu’on raconte et ce qu’on ressent. »
Élève de 4e que nous appellerons Erika

Repérer le cybersexisme

Si les cyberviolences ne sont pas faciles à identifier, le cybersexisme l’est encore moins car le sexisme ordinaire masque la réalité des violences que subissent les victimes dont il ne faut pas minorer les effets en les renvoyant à une forme d’apprentissage de la vie… Se faire insulter de « pute » ou de « salope » ne doit pas faire partie des apprentissages de la vie pour les adolescentes.

Les signaux du cybersexisme sont ténus, peu saisissables, mais peuvent jaillir violemment sans signe précurseur.

L’auto-diagnostique constitue un outil utile pour les établissements. Une fois repéré, il faut prévenir, agir dans tous les espaces de la vie sociale des jeunes et pour cela il faut former les professionnel-le-s et informer les familles. Dans son rapport, l’équipe de recherche a formulé 15 recommandations pour mieux réfléchir et prendre en charge les violences sexistes et cybersexistes sans oublier ce qu’ont à dire les adolescent-e-s.

Article écrit par Sigolène Couchot-Schiex, Maitre de conférences, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC) et  Benjamin Moignard, Maître de conférence, LIRTES, OUIEP, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Publié initialement sur http://www.theconversation.comcreative-commons_logo.jpg

L’heure d’école par Adèle Mottet*

 

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Je me souviens , c’était l’hiver.  Première heure de la matinée. Il était assis au premier rang , en face de moi. Ex abrupto il me dit:La vie est une merde, non? On se fait baiser la gueuler par « être » et « avoir ». Il faut faire .« 

Lionel avait onze ans , il était en sixième et c’était l’hiver.

J’ai avalé ma salive, déstabilisée qu’il ait osé transgresser les normes du langage policé, digne des oreilles d’un prof!

Je lui ai demandé de rester à la fin de l’heure. Fallait bien faire un arrêt sur ces paroles là!

Et il est resté.

Je lui ai dit que j’étais d’accord avec lui et aussi, combien ses paroles d’enfant m’étonnaient. Qu’il ne faudrait jamais qu’il les oublie.

J’ai parlé de paroles-phare .

Il a souri.

Je m’en souviens.

Humainement c’est épatant et pour le reste …

  • Adèle Mottet est semeuse d’espoir dans les champs lexicaux de l’Education nationale

Crédit photo: Creative commons

En Guinée, le travail vaut de l’or

guinee2REPORTAGE à CONAKRY

par MAMADOU*

Ahmed est vendeur de médicaments de la rue dans la banlieue de Conakry après ses études universitaires, il a décidé d’enseigner n’ayant pas trouvé un autre job.

« Après les trois ans d’études supérieures j’ai opté pour l’enseignement, ce qui n’est pas mon choix de prédilection mais puisque je n’arrivais pas à trouver du travail il fallait bien que je fasse quelque chose. Malgré cela, mon salaire ne me permettait pas de m’en sortir, donc j’ai été obligé de créer un autre business pour arrondir les angles ».

« J’ai commencé à vendre des médicaments de la rue et cela m’a permis d’avoir de l’argent car c’est un marché très juteux, mais il y a quelques mois les autorités guinéennes ont décidé d’interdire toute vente de médicaments de la rue, décision qui n’a pas fait long fait puisque la vente a repris de plus belle. Les autorités guinéennes ont l’habitude de prendre ces genres de mesures pour un court instant », raconte-t-il.
pharma-par-terreCe business constitue une énorme source de revenus pour beaucoup de Guinéens. Il permet même à certains de se construire des maisons… Dans ce commerce on peut y retrouver des diplômés mais surtout des analphabètes, qui lorsqu’ils ont une ordonnance d’un client sont obligés de recourir à un tiers pour sa lecture. Ils distillent les médicaments au hasard ce qui cause d’énormes dégâts sanitaires, s’indigne un pharmacien.
Céline, jeune mariée, diplômée en comptabilité, n’arrive même pas à décrocher un stage. « Un jour, je suis allée dans une agence qui recrute pour des entreprises, je suis rentrée et me suis dirigée vers la secrétaire pour l’expliquer que je venais déposer mes dossiers en vue de trouver un stage. Elle m’a automatiquement demandé si j’avais une lettre de recommandation sans quoi elle ne pouvait rien faire pour moi… ».

En Guinée, il suffit de se rendre dans les cafés ou encore parcourir les quartiers pour s’imprégner de cette triste réalité. La jeunesse est souvent abandonnée par les pouvoirs publics. Certains jeunes décident de se lancer dans l’entreprenariat : commerce, conduire de moto taxi, tous les moyens sont bons pour joindre les deux bouts.
moto-taxi« Un frère m’a donné une moto que je dois rembourser dans un bref délai. Chaque jour je lui verse une somme de 30000 FG (soit  3 euros), en guise de recette. J’essaie en même temps de mettre un peu d’argent de côté pour ma dépense quotidienne et autres besoins personnels. Je travaille de 8h à 22h tous les jours sans repos c’est épuisant mais il faut bien vivre », confie Bouba, diplômé en sociologie à l’université de Sonfonia.
La plupart de ces jeunes conducteurs de motos ou commerçants sont des diplômés sans emploi.
« Je fais ce travail depuis quelques années. Il m’a permis de me marier. J’ai un enfant, je m’occupe de mes parents qui sont au village, je ne gagne pas beaucoup d’argent mais je m’en sors plus ou moins bien. Je viens d’ouvrir une boutique pour ma femme alors ça va, Dieu merci », explique Serge avec un sourire.

Peu de jeunes travaillent ici, faute d’avoir l’indispensable coup de pouce pour décrocher, ne serait-ce qu’un stage or… Quant à entreprendre, sans fonds propres, cela relève tout bonnement du parcours du combattant. Les prêts bancaires sont très compliqués pour certains et trop risqués pour d’autres.

guinee1Près d’un an après sa réélection, Alpha condé n’arrive toujours pas à infléchir la courbe du chômage. Y arrivera-t-il pendant les quatre ans qui lui reste au pouvoir ? La jeunesse guinéenne sait qu’elle a intérêt à compter d’abord sur elle-même.

 

*Mamadou est un pseudonyme

 

 

La rentrée par Adèle Mottet*

from le blog a LucLa rentrée. J’ai toujours détesté ce mot …

Mais dans quoi donc rentrons-nous?

Et d’ailleurs, d’où  sommes-nous sortis en juillet?

“Comment s’est passée ta rentrée ? “ T’es bien rentrée?” “ Les profs font leur rentrée le …”
La Rentrée , c’est comme si c’était un espace géo-temporel à part, une vie parallèle qu’on oublie quand on n’y est plus !
Verbe « rentrer » .
Rentrer le foin ou les plantes pour l’hiver, rentrer le linge avant qu’il ne pleuve , rentrer  chez soi. Vu comme ça, c’est beau.
On met à l’abri  le linge, les plantes et le foin , on se sent au chaud dans son foyer.

Mais que réserve-t-on vraiment  à ceux  qui rentrent ?
Plus vraiment de rentrée , plus vraiment d’automne non plus. C’était lié. Le rituel est rompu.
J’aimerais que  ce soit doux et chaleureux et moelleux et gourmand, j’aimerais ne pas avoir assez de jolis mots pour le dire.
J’aimerais être submergée de bonheur et qu’eux le soient aussi et que la rentrée soit comme un apéritif.
Qu’elle ouvre l’appétit !

*Adèle Mottet est semeuse d’espoir dans les champs lexicaux de l’Education nationale

L’heure d’école par Adèle Mottet*

Soyons très clairs. Y’a prof et prof!

Enseigner au lycée français de New York City, c’est une chose.

Dans la banlieue de n’importe où, c’est bien différent! Vous vous en doutez…

J’ai enseigné dans un lycée parisien, près d’un grand parc.

Les élèves applaudissaient à la fin des cours pour me remercier.

Les parents prenaient rendez-vous pour voir à quoi je ressemblais et avaient plaisir à commenter mes cours!

Autres lieux, autres moeurs.

Puis ce fut ailleurs, un collège en ZEP. Une expérience très structurante et formatrice.

J’y ai appris à être humble et j’ai pris la mesure de mon pouvoir .

Les élèves étaient d’un autre type, j’avais vingt ans et quelque, et je savais que l’arrogance serait un mauvais pari sur l’avenir!

Désarmée, j’ai dû oublier les concours, le lycée parisien et les applaudissements, pour me réveiller, le nez dans la réalité d’une banlieue ouvrière et textile.

Tout à inventer!

Mais j’avais eu quelques profs fondants et fabuleux! La chance était donc avec moi.

J’ai pris le temps: patience et bienveillance m’ont semblé constituer une belle recette. Sans oublier un zeste d’humour!

Et surtout… Les épater. Toujours essayer de les épater!

« Non ma chérie, je ne peux pas te mettre 20/20 juste parce que tu as écrit en rose! »

*Adèle Mottet est semeuse d’espoir dans les champs sémantiques de l’Education nationale

camilo josé vergaracopyright: Camilo José Vergara