Eva Joly: « Le temps de l’impunité est fini »

En plein PenelopeGate, Eva Joly, la magistrate franco-norvégienne devenue eurodéputée nous a reçus dans son petit bureau du Parlement européen à Strasbourg. Les marigots de l’Hexagone, l’ancienne juge d’instruction les connaît sans doute mieux que personne. Depuis 20 ans, de l’Affaire Tapie, à l’Affaire Elf, celle des frégates de Taïwan à l’affaire Dumas, elle mène le combat contre la corruption. Avec le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté. Sans relâche ni amertume. Interview.

Par Claudine Girod-Boos

Cinquième étage de la Tour Louise Weiss, siège du Parlement européen, bureau 69. Ils sont loin, les ors de la République française. Ici, peu d’espace, mais le soleil de février sur une pile de dossiers et un assistant parlementaire qui n’est pas fictif … et vous offre même le café. Impossible de ne pas parler de l’Affaire Fillon. « Caricaturale et très symbolique », glisse, dans un petit sourire Eva Joly.

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Le candidat de droite à la présidentielle sous le coup d’une enquête ouverte par le Parquet national financier, l’ancienne juge d’instruction au pôle financier du palais de justice de Paris ne peut qu’applaudir. Mais se garde de le faire. Le père La Vertu François Fillon, poursuivi pour avoir salarié pendant près de dix ans sa femme Penelope pour un travail d’assistante parlementaire dont la réalité est contestée et d’avoir rémunéré deux de ses enfants pour des missions controversées, cela en ravit plus d’un dans l’Hexagone.

 

« François Fillon, il est du monde ancien mais il ne le sait pas », lâche l’eurodéputée, avec une pointe de malice. « Il ne s’est pas rendu compte que les exigences de transparence et de redevabilité sont sans commune mesure avec ce qu’elles étaient il y a 40 ans. Il n’arrive pas à réaliser qu’il est hors jeu et se livre à un combat d’arrière garde. Il n’a pas compris, mais l’opinion, elle, a compris et ne supporte plus. Le temps de l’impunité est fini », dit-elle avec calme, par dessus ses petites lunettes.

 

Cet « aveuglement de gens qui ont vécu entre soi, et pensent que les privilèges leur sont dus », frappe communément au Royaume de France. Au pays des affaires, dans une 5ème République aux relents de monarchie présidentielle, ce déni de réalité s’est propagé pendant des décennies comme une véritable endémie. A tous les échelons de la classe politique française. Dans le monde des affaires aussi, ajoute l’eurodéputée écologiste.

 

« C’est étrange les portes qui s’ouvrent à l’âge où l’on a désappris l’illusion. Jusqu’à 50 ans, j’ai tenu pour sûres la grandeur et la noblesse des institutions, c’est un privilège que ceux de 20 ans ne peuvent plus connaître. La France m’a dégrisé, dévoilé l’envers du décor. L’instruction fit mon instruction », écrivait-elle dans La Force qui nous manque, en 2007.

 

Aujourd’hui, à 73 ans, Eva Joly, née Gro Eva Farseth, confie :« Jusqu’à ma candidature à la présidentielle de 2012, je me sentais très française, parfaitement intégrée. Et j’ai rencontré le racisme et l’ostracisme… ». Arrivée en France comme jeune fille au pair, devenue Française à 24 ans, la Norvégienne ne pouvait sans doute pas échapper à un « choc des cultures ». Le lot de tout binational.

 

« La France ne s’est jamais défait de sa tradition latine du village qui se tient à l’ombre du château, offrant sa confiance en échange d’une protection. Ceci explique en grande partie que les privilèges et l’impunité aient perduré pendant des décennies. Jusqu’en 1993, un maire ou même élu municipal ne pouvait pas être renvoyé simplement devant le tribunal correctionnel. C’était une procédure très compliquée. Il y avait un privilège de juridiction. Le dossier était transmis à la cour de cassation, et très souvent tout se perdait en chemin… », rappelle-t-elle.

 

« Le statut des sénateurs et des députés reste très protecteur. Jusqu’à peu, les procureurs n’engageaient pas de poursuites… Les privilèges liés à la fonction sont très importants ; de véritables fromages. Tous les vice-présidents du sénat ont voiture avec chauffeur. Les anciens présidents du Sénat bénéficient à vie d’un appartement de 200 mètres carré dans les plus beaux quartiers de Paris… Les ex présidents de la République ont chauffeurs, gardes du corps et rétribution à vie », énumère-t-elle. Avant d’asséner posément : « Dans beaucoup de pays, cela est tout bonnement incroyable ! En Norvège, les ministres font du vélo et prennent le tram ».

 

Le cumul des mandats, autre spécialité Made In France qui concerne 80% des parlementaires français, est lui aussi d’une totale incongruité vu de l’étranger. Tout comme le débat sémantique qui perdure dans l’Hexagone sur la transparence. « En France, on entend que déclarer son patrimoine et ses revenus est le début du totalitarisme de la bouche des mêmes élus qui ont voté sans sourciller la loi sur le renseignement de 2015 qui fait pourtant craindre une société panoptique ! », lâche-t-elle, dans un rare mouvement d’humeur contenu.

 

« Ce qui est vrai pour François Fillon est aussi très vrai en matière de fraude fiscale », poursuit-elle d’un regard insistant. « La complaisance est révolue. En France, plusieurs multinationales font désormais l’objet, non pas d’une aimable conversation, comme c’était la pratique courante, à Bercy pour se mettre d’accord pour payer 3% d’impôts, mais bien d’une enquête pour fraude fiscale. Je crois qu’elles en sont totalement inconscientes », glisse-t-elle en levant les yeux au ciel.

 

« L’année dernière, l’héritière de Nina Ricci, 73 ans, a été condamnée à 3 ans d’emprisonnement dont 2 avec sursis pour fraude fiscale à hauteur de 20 millions non déclaration de succession ; son avocat qui avait fait ce montage à une peine de trois mois avec sursis. Ils ont fait appel. Mais si elle prend une telle peine, que va prendre le directeur financier d’une multinationale comme Apple qui a optimisé « agressivement » 13 milliards. Si un tribunal considère que c’est de la fraude fiscale, il va écoper du maximum, c’est-à-dire 10 ans parce que c’est en bande organisée », explique, avec comme une envie d’en découdre, l’avocate fraîchement inscrite au barreau de Paris.

 

« Un travail législatif international colossal a été fait depuis 20 ans. La convention de l’OCDE, la convention de l’ONU en 2003 sont des progrès immenses. Depuis 20 ans beaucoup d’instruments ont été mis en place. Le GAFI (groupe d’action financière) en est un exemple », rappelle celle qui fut en 2003 l’une des initiatrices, avec l’ancien procureur de Genève, Bernard Bertossa, et le juge espagnol Baltasar Garzon, de la Déclaration de Paris. « J’aime penser que c’est aussi cela qui porte ses fruits et permet une compréhension plus profonde de ce que la corruption signifie. Nous n’avons pas gagné la bataille contre la corruption mais la conscience de ses dégâts a vraiment progressé », conclut-elle.

 

Interview publiée dans sa version anglaise dans le magazine GLOBAL GENEVA dans le cadre d’un dossier sur la corruption en France

Lire aussi: La corruption des maires, un mal très français

Dans la tourmente du PenelopeGate, l’affaire, moins croustillante, est presque passée inaperçue. Début février, un tout jeune maire d’une petite commune du Pas-de-Calais se voit reprocher par la justice d’avoir maquillé une délibération du conseil municipal dans le but de confier la gestion des logements communaux à l’agence immobilière de… sa mère.

En janvier, ce sont plusieurs édiles de la région parisienne, soupçonnés d’être corrompus par un promoteur immobilier, qui ont été placés en garde à vue. Deux exemples parmi tant d’autres d’une liste qui semble impossible à dresser en l’absence de données centralisées et publiques, dans un pays où la culture de la transparence de la vie publique a bien du mal à s’imposer.

La France reste très pudique en matière de chiffres… et les citoyens français se sont longtemps montrés résignés, presque fatalistes, pour le moins complaisants, face aux affaires qui agitent leur pays. Depuis deux ans, des bénévoles de l’ONG Transparency International ont donc décidé de s’attaquer à une tâche colossale : cartographier les condamnations pour corruption dans le privé et le public. Une base de données unique qui recense 660 affaires concernant principalement des prises illégales d’intérêts dans le cadre de marchés publics et le détournement de fonds publics.

« Le problème de la corruption est à tous les niveaux », est montée au créneau, en plein PenelopeGate, une députée du Calvados, Isabelle Attard, dans la presse de l’Hexagone. « Il y a une petite et de la grande corruption, à toutes les échelles. Cela peut commencer très tôt dans une carrière, dans les mairies et les communautés de communes par exemple. C’est un système tellement institutionnalisé que nous n’y faisons plus attention. Après, on se retrouve avec des ministres qui croient avoir l’impunité totale », déplore-t-elle.

Le président d’Anticor, association de lutte contre la corruption et pour l’éthique en politique, Jean-Christophe Picard, abonde dans son sens. Il se félicite certes de l’ouverture rapide d’une enquête préliminaire par le Parquet national financier à l’encontre du candidat de droite à la présidentielle François Fillon, soupçonné d’avoir salarié pendant près de dix ans sa femme Penelope pour un travail d’assistante parlementaire dont la réalité est contestée, et suspecté d’avoir aussi rémunéré deux de ses enfants pour des missions controversées.

Mais, s’insurge-t-il, «la corruption est partout, et au niveau local, elle n’intéresse pas grand monde. En France perdurent des anachronismes inacceptables. Il faut un vrai changement de culture, d’habitudes et de mentalités ». Anticor a d’ailleurs lancé une pétition en ligne pour une « nouvelle abolition des privilèges » sous forme d’une charte en dix points et mène des actions « en vue de réhabiliter la démocratie participative ».

Le cumul des mandats, une « grande spécialité française », ironise le président d’Anticor, est depuis longtemps pointé du doigt comme une des causes majeures de la corruption dans l’Hexagone. « Ceux qui sont censés pondre des lois pour réguler sont également concernés par ces lois… Ils n’ont donc pas l’intérêt ni l’envie de créer des nouvelles contraintes… Or, 80% des parlementaires français cumulent les mandats. De petits maires ruraux sont même élus pendant 20, 30, 40 ans… », rappelle Jean-Christophe Picard.

Le Service central de prévention de la corruption (SCPC) dénonçait déjà avec virulence dans son rapport 2013, la « vision accumulative de la carrière politique locale », qui conduit « à la constitution de fiefs électoraux quasi inexpugnables en limitant l’émergence d’une offre politique concurrente ». Le rapport pointe du doigt le risque élevé de corruption dans de nombreux domaines de la vie des collectivités territoriales, à commencer par la commande publique et l’urbanisme.

« On compte 149 députés et sénateurs qui en sont à leur 4e, 5e, 6e ou 7e mandat successif. Comment peut-on faire vivre une démocratie dans de telles conditions de sclérose », se révolte de son côté le président de la section française de Transparency International, Daniel Lebègue, qui accueille avec soulagement la limitation du cumul des mandats qui doit entrer en vigueur en 2017.

« Les potentiels conflits d’intérêt sont terribles. Tout le monde sait très bien que la situation n’est pas du tout satisfaisante », insiste de son côté Jean-Christophe Picard. Avant le PenelopeGate, « quasiment personne ne parlait de transparence de la vie publique et de lutte contre la corruption dans cette campagne présidentielle », relève-t-il.  « Pendant les débats des primaires, c’est comme si on devait s’estimer presqu’heureux que la loi sur le non cumul des mandats ne soit pas remise en cause ! », s’énerve-t-il. Avant de pronostiquer : « L’élection présidentielle va définitivement démontrer le raz de bol général ».

 

Outre le problématique cumul des mandats, la décentralisation mise en œuvre en France depuis une trentaine d’années dans un pays à très forte tradition centralisatrice, a eu des effets pervers en matière de corruption, s’accordent à dire les analystes. Un point de vue partagé par le président d’Anticor: « Elle a donné beaucoup de pouvoir à l’échelon local sans que on ait mis en place des garde-fous efficients. Le contrôle budgétaire est clairement insuffisant », juge-t-il. Avant de déplorer : « On n’a ni les moyens juridiques ni humains pour contrôler tous ces élus qui brassent beaucoup d’argent ».

Habitat et logement, gestion du patrimoine, aides aux opérateurs économiques et aux associations, gestion des sociétés relevant de l’économie mixte locale, offices HLM et régies immobilières, formation professionnelle, gestion des programmes d’aides européens, gestion des ressources humaines, offres bancaires, parrainage et mécénat, action extérieure… Autant de champs sur lesquels peuvent fleurir corruption, trafic d’influence, prise illégale d’intérêt…

La France a certes affiché ces dernières années sa volonté de s’engager sur la voie de la transparence politique, longtemps considérée comme un gros mot dans l’Hexagone, en adoptant plusieurs lois. L’affaire Jérôme Cahuzac en 2013, le plus gros scandale de la présidence Hollande, a manifestement marqué un tournant et provoqué un électrochoc dans l’opinion avant de déboucher sur la condamnation de l’ex Ministre socialiste du Budget en décembre dernier à trois ans de prison pour fraude fiscale.

 

Deux grandes lois ont aussi suivi ce scandale. La transparence a été renforcée avec l’obligation pour les parlementaires de déclarer leur patrimoine, ainsi que l’identité de leurs collaborateurs. Un parquet national financier a été créé en 2014, avec quinze magistrats spécialisés dans la lutte contre la fraude et la corruption. La France s’est enfin dotée en novembre dernier d’une agence anti-corruption. Mais nombreux sont ceux à déplorer la faiblesse des moyens alloués et appellent à une véritable révolution en matière de lutte contre la corruption et d’éthique politique.

Les élus les plus exposés au risque, tels les présidents d’exécutifs régionaux, départementaux, intercommunaux et communaux (collectivités de plus de 20 000 habitants), ainsi que certains de leurs adjoints disposant d’une délégation de fonction ou de signature, sont depuis peu assujettis à une déclaration d’intérêts et de situation patrimoniale. Ils doivent indiquer à la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP) leur profession, d’éventuelles adhésions à des associations, leurs divers mandats ou encore parts détenues dans des entreprises, leurs revenus ou l’activité professionnelle de leurs proches.

« Certains de mes pairs élus se montrent réticents car ils associent la transparence à une forme de soupçon de culpabilité que l’on ferait peser sur leur intégrité » témoigne Chantal Cutajar, adjointe au maire de Strasbourg en charge de la déontologie, de la démocratie locale, des marchés et des achats publics. La capitale alsacienne fait partie des rares villes à s’être dotée d’un déontologue en la personne d’un professeur de droit public Patrick Wachsmann. Mais, ce « watchdog des élus », depuis l’an dernier, n’a été saisi que de cinq plaintes, dont une qu’il juge recevable.

Pour le politologue Yves Mény, auteur au début des années 1990 de La Corruption de la République, en France, « les causes de la corruption sont à la fois structurelles et culturelles ». « D’abord structurelles, car résultat de l’osmose qui a prévalu très longtemps entre l’économique et le politique. Pour des raisons qui sont d’abord historiques, l’Etat français s’est mêlé d’économie et fut même parfois l’instigateur du développement économique », explique-t-il.

 

« Il ne faut pas oublier que depuis la Révolution française jusqu’à 1983, le préfet, représentant de l’Etat, était aussi exécutif de la collectivité départementale, l’Etat était en quelque sorte le patron des collectivités locales », rappelle-t-il. « Le rôle de l’Etat a été renforcé par le fait que ses élites sont recrutées dans un champ assez étroit, celui des grandes écoles, et que très souvent ces anciens des grandes écoles, après avoir servi l’Etat, sont passés dans le secteur privé », souligne-t-il. Avant d’asséner : « La confusion des pouvoirs produit les conflits d’intérêts ».

 

 

 

 

 

 

 

Journalistes en herbe à Strasbourg

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Au collège Saint Etienne de Strasbourg se poursuit l’expérimentation entamée pendant l’année scolaire 2015-2016 avec la classe numérique.

Guidés par leur professeure de français Stéphanie Dresing, les 4èmes Turquoise ont réalisé leur premier webmag. Une belle réussite! Bravo à toutes et à tous!

A découvrir en cliquant sur le lien ci-dessous:

https://madmagz.com/fr/magazine/864948#/page/1

Merci aux élèves et à leur professeure pour les riches échanges partagés lors de nos séances d’éducation aux médias.

Au plaisir de se retrouver en 2017 pour de nouvelles aventures journalistiques!

Bonne année!

Penser le journalisme de 2067

Pour les étudiants de l’Institut de Journalisme de Bordeaux Aquitaine (IJBA), l’exercice s’avérait difficile. Nous avons voulu nous projeter et nous interroger sur le journalisme dans cinquante ans. Une date en forme de clin d’œil au 50e anniversaire de la création de l’école de journalisme de Bordeaux, en 1967 par Robert Escarpit et Pierre Christin. Par ailleurs, le tropisme de Christin pour la science-fiction nous a insufflé cette exigence d’un regard tourné vers le futur et d’une réflexion constante sur l’évolution du journalisme.

Une façon détournée également de réfléchir à ce qu’est le journalisme aujourd’hui en choisissant ce thème pour notre site de décryptage des médias Lafabriquedelinfo.fr avec toute la promotion des étudiants du Master 2. Nous n’imposons pas de réponses catégoriques à ces questions mais offrons divers scénarios mariant investigation et prospective. Un voyage, avec des pistes de réflexion, à travers nos rêves et nos cauchemars qui nous rappelle la nécessité de garder le cap vers un journalisme incarné, toujours critique et engagé.

Entre fiction et réalité

Les productions de « La Fabrique de l’info » empruntent des formes diverses : des récits, du reportage dessiné, une fiction radiophonique qui nous plonge dans la vie quotidienne d’un journaliste en 2067, résistant – travaillant en clandestinité – dans un monde verrouillé et contrôlé par un superpuissant pouvoir politique et économique.

Science-fiction, utopique ou pessimiste ? Orwell toujours présent quand nous observons l’actualité dans des pays où la liberté de la presse reste bafouée et les journalistes emprisonnés. En conservant toujours un esprit critique journalistique, La Fabrique de l’Info s’enrichit des regards croisés d’experts, de chercheurs, d’écrivains et de journalistes que nous avons interviewés. Ce mélange des genres inhabituel nous offre un décryptage de la sphère journalistique de 2067 avec l’espoir qu’un autre journalisme plus revigorant est possible et souhaitable pour… 2017.

Plusieurs enquêtes explorent les dernières tendances : des inventions déjà à la vente dans les rayons, VR, intelligence artificielle, robots… L’humain et la machine, toujours deux entités séparées dans un demi-siècle ? Comment la réalité virtuelle et l’intelligence artificielle modifieront-elles la profession ? Les robots-journalistes iront-ils sur le terrain ? Nous avons imaginé la polémique autour d’un robot qui remplacerait le journaliste de terrain. Nous sommes allés plus loin en s’imaginant la déprogrammation du premier robot lanceur d’alertes jugé pour avoir volé et publié des données confidentielles. Côté humains, la neuroscience avancera-t-elle si vite que nos cerveaux seront connectés directement aux réseaux ?

Des multiples questions s’imposent : quelle temporalité de l’information ? Irons-nous toujours plus loin vers l’hyperconnectivité avec des puces dans nos cerveaux ? Et une question cruciale, celle de la gouvernance du Net : Qui aura les clefs d’Internet ? Mais aussi : Quelle formation pour les journalistes en 2067 ? Et quelles nouvelles compétences ? Comment les nouvelles technologies marqueront-elles le travail journalistique ? Aura-t-on avancé concernant la diversité sociale chez les journalistes ? Comment traitera-t-on la question du genre dans les médias de demain ? Sans catastrophisme mais sans craindre de poser la question : le journalisme existera-t-il encore demain ? Sera-t-il encore un métier ? Des questions de fond, des réflexions qui défendent la mission du journalisme dans une démocratie sont au cœur de l’exercice.

Jules Verne et le journal d’une journaliste en 2890

Ilustration by G. Roux to Jules Verne story. Wikipedia

Jules Verne avait déjà tenté l’exercice à la fin du XIXe siècle. S’interroger sur le futur du journalisme, en écrivant le « Journal d’une journaliste américaine en 2890 ». Ou le dessinateur Albert Robida qui écrivit en 1883 son ouvrage Le XXᵉ siècle en imaginant le téléphonoscope qui permet à la fois d’entendre, de voir et de dialoguer. Quant au journaliste Eugène Dubief, il envisageait déjà une nouvelle étape de la révolution de l’information : celle du téléphonographe.

Comme l’explique l’historien des médias Christian Delporte, ces auteurs prennent acte d’une mutation essentielle dans l’information de leur siècle :

« La nécessité de raccourcir le délai qui sépare l’événement de son annonce au lecteur, l’impératif d’immédiateté dans la réception de la nouvelle (source) comme dans sa diffusion. Ce faisant, ils transposent et amplifient une donnée fondamentale de la révolution de la presse, notamment marquée par la primauté de la nouvelle sur l’analyse, la multitude grandissante des faits quotidiens venus du monde entier, la vitesse de la circulation de l’information, précisément facilitée par des outils techniques, fruits du progrès scientifique. »

Aujourd’hui, les nouvelles technologies qui se préparent continuent d’être marquées par le rythme effrayant de la vitesse (instantanéité) de l’information à l’échelle mondiale. La réalité virtuelle nous amène sur un champ de vision à 360°, en « live » de l’événement. Mais, les fondamentaux du journalisme : vérifier, filtrer, contextualiser, expliquer, donner su sens, etc., sont plus nécessaires que jamais afin de donner les clefs aux lecteurs ou auditeurs pour mieux comprendre dans ce monde tellement complexe et interconnecté.

Nous partons de la radiographie actuelle du journalisme également avec un esprit critique. La situation de l’état des médias n’est pas très optimiste : précarité, amaigrissement des rédactions, défiance de l’opinion publique avec perte de crédibilité, contrôle par des groupes industriels et financiers, accroissement de la course au « clic » et à l’audimat, « zones d’ombre » désertées par les médias, dérapages sensationnalistes, etc.

Tout n’est pas perdu : l’espoir de la pluralité de médias et des lignes éditoriales est (re)venu par l’émergence d’un journalisme numérique qui complète l’offre éditoriale des médias traditionnels. De nouveaux genres, supports, applications ont enrichi aussi les médias avec l’apparition d’un journalisme augmenté.

En définitive, l’intérêt de cette plongée dans ce à quoi pourra ressembler le journalisme en 2067 conduit à prendre conscience des possibles dérives et dérapages qui nous égarent de la mission du journalisme. À quoi bon autant d’avancés technologiques si le journaliste reste coupé de la réalité du terrain et dépossédé de la maîtrise de son métier ? Après le séisme de la victoire de Trump, de nombreux médias américains s’interrogent sur les limites de leur travail d’enquête et reportages sur le terrain, sur les effets de bulles amplifiés par les réseaux sociaux (notamment Facebook), la suffisance des éditorialistes et la pertinence d’abuser des sondages.

Nous retiendrons donc quelques réflexions qui nous interpellent et nous alertent afin de prendre les manettes d’un journalisme de qualité au service de la vérité et de la démocratie en direction de 2067.

Les médias, des « filtres » dans un monde complexe

Umberto Eco, qui a analysé les lumières et les entraves du journalisme contemporain, s’était exprimé à plusieurs reprises sur les mutations technologiques, souvent comme polémiste :

« Il y a aujourd’hui davantage de canaux de communication, une prolifération plus grande et immédiate du faux ».

Pour le sémiologue, dont le dernier roman Numéro zéro est consacré au journalisme, c’est le problème fondamental du Web. Il préconise un journalisme critique qui sert de filtre face à l’infobésité et aux fausses rumeurs de la Toile, voire aux « théories du complot » : « Toute l’histoire de la culture a été celle d’une mise en place de filtres. La culture transmet la mémoire, mais pas toute la mémoire, elle filtre. » La mission du journalisme est de donner du sens dans un monde complexe, de filtrer. Pour le sémiologue, Internet est le scandale d’une mémoire sans filtrage, où on ne distingue pas l’erreur de la vérité. Il prône pour « rétablir une culture des monastères, qu’un jour ou l’autre – peut-être serais-je mort avant – il faudra que ceux qui lisent encore se retirent dans de grands phalanstères ».

Umberto Eco, sceptique concernant le fait que la technologie ne va pas tout nous régler, croit qu’elle « fait tout pour qu’on perde de vue l’enchaînement des causes à effets » et donc « l’utilisateur vit la technologie de l’ordinateur comme magie », sans imaginer vraiment les conséquences que cela peut entraîner.

La religion de la vitesse

Sur la vitesse de l’information, Albert Camus, modelé par la presse et modèle aussi de journaliste libre, critique et indépendant, nous a laissé des nombreuses réflexions dans sa théorie critique du journalisme qui servent de référence du « bon » journaliste face à la chasse aux scoop, à la culture du « clic » ou au besoin de faire vite : « peu importe qu’on soit premier, il faut surtout être les meilleurs ». Il a appelé à la responsabilité sociale des journalistes, dans leur travail de raconter le monde et retranscrire la vérité : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ».

Lors de la cérémonie d’attribution des Nobel en 1957, Camus prononce un discours qui résonne encore dans nos consciences contemporaines :

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Une tâche qui incombe aussi aux futurs journalistes que nous avons invités à se frotter à cet exercice d’imagination du journalisme en 2067. En les invitant à une réflexion afin que le journalisme n’en se défasse… en combattant les égarements qui le minent et le discréditent.

Nous avons beaucoup à apprendre de Camus. Comme le mentionne Edwy Plenel dans son blog : « Pour reprendre courage et retrouver dignité, dans l’exigence du droit de savoir du public et dans le souci de notre responsabilité devant les citoyens ». Ce dernier défend notre conception de ce métier comme une forme d’engagement existentiel :

« Quand le divertissement gangrène l’information, quand la concentration ruine le pluralisme, quand la propagande tue la vérité, le journalisme ne peut qu’entrer en résistance, sauf à se renier. Simplement par devoir professionnel. Sans prétention ni gloriole, juste par nécessité existentielle ».

Paul Virilio, qui a toujours réfléchi à l’accélération du monde et à ses conséquences sur l’homme, l’économie, l’écologie, la géopolitique, lie le territoire aux technologies qui permettent de le parcourir et de le contrôler. Il l’évoque dans une de ses interviews :

« On ne peut pas comprendre la terreur sans comprendre la vitesse, l’affolement, le fait qu’on soit pris de vitesse, occupés par une information. Pour cela, la phrase d’Hannah Arendt est capitale : « La terreur est l’accomplissement de la loi du mouvement ». C’est ce que nous vivons en ce moment à travers l’accélération de l’information : une synchronisation de l’émotion, une mondialisation des affects. Au même moment, n’importe où sur la planète, chacun peut ressentir la même terreur, la même inquiétude pour l’avenir ou éprouver la même panique. C’est quand même incroyable ! ».

Mettre la technologie au service du journalisme, et non l’inverse. Contre l’idolâtrie technicienne, revisitons Jacques Ellul. Si certains de ses propos peuvent sembler dépassés, d’autres demeurent étonnamment d’actualité : comment l’infrastructure technique est devenue un facteur déterminant de nos sociétés. Le message que nous a laissé Ellul en héritage, selon le professeur André Vitalis :

« ne pas se laisser séduire par les promesses du bluff technologique ; utiliser la technique, mais cantonnée au statut de simple moyen ; lui fixer des limites, et ne pas faire tout ce l’on peut faire ».

Un message à retenir pour les journalistes : s’approprier les outils technologiques, afin de rester maître dans le contrôle et la production de la chaîne de l’information. Un but pour le journalisme en 2067 : garder le cap vers un journalisme incarné, toujours critique et engagé.

*Maria Santos-Sainz enseigne à l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine, Université Bordeaux Montaigne. Elle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

Penser le journalisme de 2067, publié par Theconversation.com 17 novembre 2016 sous licence Creative Commons.

Le cybersexisme chez les adolescents

 

cybersexisme-campagneDepuis le début des années 2010, les cyberviolences commencent à émerger en tant que préoccupation sociale à la fois dans les médias, les écoles, les familles. Plusieurs enquêtes montrent une pratique marquée de cybersexisme à l’égard des filles dans les collèges. Pourquoi et comment ? C’est tout l’enjeu de la première étude française réalisée par une équipe de l’‘Observatoire universitaire international éducation et prévention de l’Université Paris-Est Créteil, au cours de l’année 2015-2016 dans 12 établissements répartis dans les trois académies franciliennes auprès de jeunes de 12 à 16 ans des classes de 5e à 2nde. Cette enquête a servi d’étayage scientifique à la grande campagne de lutte contre le cybersexisme lancée le 27 septembre 2016 en France.

 

C’est de plus en plus tôt que les adolescents apprennent à être en relation avec les autres par le numérique, augmentant le réseau des relations exercées en présence.

Le cyberespace et l’espace en présentiel (en face à face) ne constituent qu’un même espace de relations. Ils s’organisent l’un l’autre, simultanément, comme les deux plans d’un même réseau relationnel, interagissant en permanence et démultipliant les interactions entre jeunes. La nature des interactions échangées concerne tous les aspects de la vie adolescente : le contenu des assiettes, les potins et rumeurs, les blagues, moqueries ou insultes et bien sûr les premiers échanges sur la vie amoureuse, la sexualité.

Finalement, l’intégralité de la vie adolescente est quotidiennement expérimentée en personne, mais aussi rapportée, commentée, transcrite via les outils numériques. Les adolescents s’engagent dans ces pratiques, en apprennent les modalités et les usages, y vivent des situations diverses non exemptes de petites incivilités ou de grands outrages, desquels ils peuvent tour à tour être victime, agresseur/agresseuse ou témoin.

Un collégien sur cinq victime de cyberviolence

 

 

Or, d’après les études scientifiques, un collégien sur cinq rapporte être victime de cyberviolence. Les données d’une enquête nationale menée en 2014 montrent que les filles sont davantage touchées que les garçons, dans des proportions qui alertent les acteurs éducatifs (21,1 % des cyberviolences contre 15,5 % pour les garçons).

Quels sont les éléments participant à cette différence notoire ? Quelle compréhension peut-on avoir de ce problème ? Les résultats de notre enquête confirment le plus grand nombre de violences à caractère sexiste et sexuel dont sont victimes les filles, mais dont ne sont pas exclus les garçons. Ces résultats feront l’objet d’articles qui suivront prochainement.

Le virtuel n’est pas invisible, il est bien réel !

Le constat essentiel est que le sexisme – traduit par les blagues, les moqueries, les rappels à l’ordre, les jugements, les humiliations, les gestes de mime sexuel ou les attouchements – ne s’arrête pas à la porte de la classe ou au portail des établissements scolaires. Ce type d’interactions se poursuit sur les réseaux sociaux où il prend même de l’ampleur, de la force, se démultiplie par la viralité des posts relayés sur les réseaux, diffuse et impacte l’expérience scolaire des jeunes. On se quitte bon-ne-s ami-e-s le soir, on se retrouve fâché-e-s le lendemain matin et prêt-e-s à en découdre, générant des échauffourées dans la cour ou les couloirs. Le passage de rumeurs ou d’incidents par le cyberespace engendre un effet démultiplicateur qui se donne à voir par l’imbrication des espaces de violence.

« Il faut savoir que maintenant, c’est une génération où Internet a pris le dessus. Quand une photo est postée sur Internet, ça veut dire que ça va être un enfer. (La personne) va recevoir des insultes, peut-être même des menaces style : « Je l’envoie à des personnes de ta famille ». Ça peut aller très, très loin. Ça peut être très dangereux. »
Élève de 4e que nous appellerons Diana

 

Les violences à caractère sexiste et sexuel se déploient par vague et temps successifs dans le cyberespace et l’espace présentiel, parfois au prix de la rupture des relations de confiance (entre amoureux, ami-e-s). Des pressions peuvent être exercées entre individus, le plus souvent de la part d’un garçon envers une fille, mais pas seulement. Les outils numériques offrent de nouveaux instruments permettant la collecte d’informations compromettantes, de « dossiers » facilitant l’exercice d’une pression indue sur les victimes, par des menaces ou du chantage.

Les messages échangés réaffirment les normes des comportements attendus pour les filles et pour les garçons, émettent des jugements virulents sur certains comportements perçus comme inacceptables car ils ne correspondent pas aux normes de sexe et de sexualité. Ce faisant ces échanges sont l’expression d’un sexisme qui s’exerce aussi dans le cyberespace : d’un cybersexisme.

Et les adultes dans tout ça ?

Les élèves victimes de cyberviolence ont du mal à se confier à un adulte, que ce soit dans la famille ou dans l’établissement. Ils craignent, et les filles d’autant plus, d’être jugées et culpabilisées pour leurs actions quand elles ont un caractère sexuel car les adultes ont du mal à considérer les pressions qu’elles ont subies. Dans le cas de harcèlement, les jeunes craignent que la seule réponse des parents soit la confiscation du smartphone, inenvisageable pour eux.

« Les [adultes] nous disent de désinstaller notre compte. C’est énervant. Donc du coup, je ne le dis à personne ! […] Nous, on est devenu accros à ces réseaux sociaux. On ne peut pas vivre sans une journée ! »
Élève de 4e que nous appellerons Isabelle

Les résistances au recours aux personnels des établissements scolaires reposent sur la crainte de rupture de confidentialité, la croyance en leur faible compréhension et empathie, faible capacité d’action, la crainte de donner une image de soi qui ne corresponde pas au statut d’élève… Il n’est pas facile de parler de harcèlement sexuel aux adultes.

« C’est plutôt un truc, on va dire, pour les jeunes. Les [adultes] Ils ne vont peut-être pas comprendre ce qu’on raconte et ce qu’on ressent. »
Élève de 4e que nous appellerons Erika

Repérer le cybersexisme

Si les cyberviolences ne sont pas faciles à identifier, le cybersexisme l’est encore moins car le sexisme ordinaire masque la réalité des violences que subissent les victimes dont il ne faut pas minorer les effets en les renvoyant à une forme d’apprentissage de la vie… Se faire insulter de « pute » ou de « salope » ne doit pas faire partie des apprentissages de la vie pour les adolescentes.

Les signaux du cybersexisme sont ténus, peu saisissables, mais peuvent jaillir violemment sans signe précurseur.

L’auto-diagnostique constitue un outil utile pour les établissements. Une fois repéré, il faut prévenir, agir dans tous les espaces de la vie sociale des jeunes et pour cela il faut former les professionnel-le-s et informer les familles. Dans son rapport, l’équipe de recherche a formulé 15 recommandations pour mieux réfléchir et prendre en charge les violences sexistes et cybersexistes sans oublier ce qu’ont à dire les adolescent-e-s.

Article écrit par Sigolène Couchot-Schiex, Maitre de conférences, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC) et  Benjamin Moignard, Maître de conférence, LIRTES, OUIEP, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Publié initialement sur http://www.theconversation.comcreative-commons_logo.jpg

L’heure d’école par Adèle Mottet*

 

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Je me souviens , c’était l’hiver.  Première heure de la matinée. Il était assis au premier rang , en face de moi. Ex abrupto il me dit:La vie est une merde, non? On se fait baiser la gueuler par « être » et « avoir ». Il faut faire .« 

Lionel avait onze ans , il était en sixième et c’était l’hiver.

J’ai avalé ma salive, déstabilisée qu’il ait osé transgresser les normes du langage policé, digne des oreilles d’un prof!

Je lui ai demandé de rester à la fin de l’heure. Fallait bien faire un arrêt sur ces paroles là!

Et il est resté.

Je lui ai dit que j’étais d’accord avec lui et aussi, combien ses paroles d’enfant m’étonnaient. Qu’il ne faudrait jamais qu’il les oublie.

J’ai parlé de paroles-phare .

Il a souri.

Je m’en souviens.

Humainement c’est épatant et pour le reste …

  • Adèle Mottet est semeuse d’espoir dans les champs lexicaux de l’Education nationale

Crédit photo: Creative commons

En Guinée, le travail vaut de l’or

guinee2REPORTAGE à CONAKRY

par MAMADOU*

Ahmed est vendeur de médicaments de la rue dans la banlieue de Conakry après ses études universitaires, il a décidé d’enseigner n’ayant pas trouvé un autre job.

« Après les trois ans d’études supérieures j’ai opté pour l’enseignement, ce qui n’est pas mon choix de prédilection mais puisque je n’arrivais pas à trouver du travail il fallait bien que je fasse quelque chose. Malgré cela, mon salaire ne me permettait pas de m’en sortir, donc j’ai été obligé de créer un autre business pour arrondir les angles ».

« J’ai commencé à vendre des médicaments de la rue et cela m’a permis d’avoir de l’argent car c’est un marché très juteux, mais il y a quelques mois les autorités guinéennes ont décidé d’interdire toute vente de médicaments de la rue, décision qui n’a pas fait long fait puisque la vente a repris de plus belle. Les autorités guinéennes ont l’habitude de prendre ces genres de mesures pour un court instant », raconte-t-il.
pharma-par-terreCe business constitue une énorme source de revenus pour beaucoup de Guinéens. Il permet même à certains de se construire des maisons… Dans ce commerce on peut y retrouver des diplômés mais surtout des analphabètes, qui lorsqu’ils ont une ordonnance d’un client sont obligés de recourir à un tiers pour sa lecture. Ils distillent les médicaments au hasard ce qui cause d’énormes dégâts sanitaires, s’indigne un pharmacien.
Céline, jeune mariée, diplômée en comptabilité, n’arrive même pas à décrocher un stage. « Un jour, je suis allée dans une agence qui recrute pour des entreprises, je suis rentrée et me suis dirigée vers la secrétaire pour l’expliquer que je venais déposer mes dossiers en vue de trouver un stage. Elle m’a automatiquement demandé si j’avais une lettre de recommandation sans quoi elle ne pouvait rien faire pour moi… ».

En Guinée, il suffit de se rendre dans les cafés ou encore parcourir les quartiers pour s’imprégner de cette triste réalité. La jeunesse est souvent abandonnée par les pouvoirs publics. Certains jeunes décident de se lancer dans l’entreprenariat : commerce, conduire de moto taxi, tous les moyens sont bons pour joindre les deux bouts.
moto-taxi« Un frère m’a donné une moto que je dois rembourser dans un bref délai. Chaque jour je lui verse une somme de 30000 FG (soit  3 euros), en guise de recette. J’essaie en même temps de mettre un peu d’argent de côté pour ma dépense quotidienne et autres besoins personnels. Je travaille de 8h à 22h tous les jours sans repos c’est épuisant mais il faut bien vivre », confie Bouba, diplômé en sociologie à l’université de Sonfonia.
La plupart de ces jeunes conducteurs de motos ou commerçants sont des diplômés sans emploi.
« Je fais ce travail depuis quelques années. Il m’a permis de me marier. J’ai un enfant, je m’occupe de mes parents qui sont au village, je ne gagne pas beaucoup d’argent mais je m’en sors plus ou moins bien. Je viens d’ouvrir une boutique pour ma femme alors ça va, Dieu merci », explique Serge avec un sourire.

Peu de jeunes travaillent ici, faute d’avoir l’indispensable coup de pouce pour décrocher, ne serait-ce qu’un stage or… Quant à entreprendre, sans fonds propres, cela relève tout bonnement du parcours du combattant. Les prêts bancaires sont très compliqués pour certains et trop risqués pour d’autres.

guinee1Près d’un an après sa réélection, Alpha condé n’arrive toujours pas à infléchir la courbe du chômage. Y arrivera-t-il pendant les quatre ans qui lui reste au pouvoir ? La jeunesse guinéenne sait qu’elle a intérêt à compter d’abord sur elle-même.

 

*Mamadou est un pseudonyme

 

 

La rentrée par Adèle Mottet*

from le blog a LucLa rentrée. J’ai toujours détesté ce mot …

Mais dans quoi donc rentrons-nous?

Et d’ailleurs, d’où  sommes-nous sortis en juillet?

“Comment s’est passée ta rentrée ? “ T’es bien rentrée?” “ Les profs font leur rentrée le …”
La Rentrée , c’est comme si c’était un espace géo-temporel à part, une vie parallèle qu’on oublie quand on n’y est plus !
Verbe « rentrer » .
Rentrer le foin ou les plantes pour l’hiver, rentrer le linge avant qu’il ne pleuve , rentrer  chez soi. Vu comme ça, c’est beau.
On met à l’abri  le linge, les plantes et le foin , on se sent au chaud dans son foyer.

Mais que réserve-t-on vraiment  à ceux  qui rentrent ?
Plus vraiment de rentrée , plus vraiment d’automne non plus. C’était lié. Le rituel est rompu.
J’aimerais que  ce soit doux et chaleureux et moelleux et gourmand, j’aimerais ne pas avoir assez de jolis mots pour le dire.
J’aimerais être submergée de bonheur et qu’eux le soient aussi et que la rentrée soit comme un apéritif.
Qu’elle ouvre l’appétit !

*Adèle Mottet est semeuse d’espoir dans les champs lexicaux de l’Education nationale