Bras de fer en Guinée

L’opposition guinéenne, décidée à croiser le fer avec le pouvoir d’Alpha Condé, s’est inscrite dans une dynamique de manifestations accrues à Conakry et à l’intérieur du pays.

Elle espère ainsi faire fléchir le gouvernement et obtenir une inversion du calendrier électoral, donné par la commission électorale nationale ‘’indépendante’’ (CENI), qui annonçait les élections communales en 2016 après la présidentielle du 11 Octobre 2015. Décryptage.

CONAKRY

MAMADOU*

Le lundi 4 mai, l’opposition a encore appelé ses militants à une marche pacifique sur toute l’étendue du territoire nationale.

Le mot d’ordre a été essentiellement suivi dans la capitale, ce qui a engendré une paralysie des activités, notamment dans la banlieue de Conakry.

Le mouvement n’a en revanche pas été vraiment suivi à l’intérieur du pays.

Très tôt le matin, policiers et gendarmes se sont déployés dans tous les grands carrefours de la capitale pour empêcher tout regroupement de manifestants, qu’ils ont décidé de confiner dans les quartiers réputés chauds.

Mais cela n’a tout de même pas suffi à éviter des affrontements entre forces de sécurité et militants sur la route le Prince, faisant onze blessés dont cinq par balle selon le porte-parole de l’opposition.

Après les jets de pierres et les barricade de routes, certaines personnes ont déversé de l’huile de moteur sur la chaussée ; ce qui l’a rendu très glissante et donc impraticable.

Tuer le poussin dans l’oeuf

Le pouvoir d’Alpha Condé tente aujourd’hui d’essouffler les manifestations, en confinant les principaux opposants à leur domicile ou au siège de leur mouvement par un imposant cordon sécuritaire.

Ainsi ils ne peuvent plus se percher sur leurs véhicules pour mener les troupes comme ils en ont l’habitude.

Cela semble donc être une nouvelle stratégie du régime Condé, d’ailleurs expérimentée lors de la manifestation du 23 avril dernier: tuer le poussin dans l’œuf.

De leur côté, Cellou Dalein Diallo et ses pairs se réunissent pour, disent-ils, contourner cette mesure du confinement dont ils sont victimes.

Mais l’opposition devra aussi inventer d’autres stratégies, au risque d’offusquer certains de ses militants.

Car le pays s’installe dans un cycle de manifestions qui commence à agacer la population. Et qui dit manifestation, dit aussi affrontements, pillages, jets de pierre, arrestations et mort d’hommes.

A qui la faute ?

Cette crise est imputable à l’ensemble de la classe politique qui, au détriment de la loi, a préféré le consensus, surtout lorsque cela faisait son affaire, avant de se rendre compte que cette voie était très épineuse.

Retour sur les faits.

La CENI est composée de dix membres désignés par les partis politiques de la mouvance présidentielle, dix autres venant de l’opposition, trois de la société civile et deux de l’administration.

Ils sont appelés représentants par leurs mandataires et défendent donc les intérêts de ces derniers.

Cette institution est connue pour sa capacité à publier des calendriers qui ne sont presque jamais respectés.

On se souvient de l’entre deux tours (4 mois) de l’élection de 2010. Ou encore des législatives tenues pratiquement trois ans plus tard que la date initialement prévue, c’est à dire six mois après la présidentielle.

L’impossible consensus?

En outre, ses différents agents sur le terrain chargés de réviser la liste électorale n’ont pas encore été payés, et certains ont d’ailleurs cessé le travail.

L’idée d’une CENI technique est souvent évoquée par les spécialistes, à l’image de celle du Ghana.

La différence est qu’ici, il est difficile de trouver des personnes faisant consensus.

C’est pourquoi, pendant le deuxième tour de la dernière présidentielle, il a fallu importer un Malien – en l’occurrence le Général Sangaré – afin d’élire M. Alpha Condé.

Le gouvernement dit vouloir enfin dialoguer avec l’opposition sans préalables.

Une délégation composée de certains ministres de la République s’est rendue au domicile de M.Cellou Dalein Diallo, président de l’Union des forces démocratiques de Guinée, pour l’inviter, en vain, à revenir autour de la table.

Face à ce refus, le président Condé à convié le vendredi 08 Mai, le chef de file de l’opposition à Sékoutoureya, afin qu’ils discutent de la situation sociopolitique du pays.

Mise en résidence

L’ancien premier ministre Dalein avait accepté l’invitation dans un premier temps, avant de se rétracter suite aux dernières violences lors de la marche du 07 Mai.  «Je suis séquestré, les membres de ma famille sont séquestrés » a dit le candidat malheureux de la dernière présidentielle. (…) C’est vraiment dommage que pareilles choses arrivent à la veille de ma rencontre avec le président, une rencontre qui suscite beaucoup d’espoir dans le cadre de la décrispation pour la reprise du dialogue et pour la paix sociale dans notre pays ».

Au cours de cette marche, transformée par les forces de l’ordre, en une mise en résidence surveillée au vu du dispositif sécuritaire déployé, des heurts ont éclaté entre gendarmes, policiers d’une part, et manifestants de l’autre. «Finalement, j’ai demandé que la rencontre soit reportée pour que le contexte soit plus serein et plus apaisé parce qu’aujourd’hui je suis très déçu et frustré de la séquestration dont ma famille a été l’objet », a conclu l’opposant.

Il faut dire qu’une discussion a déjà eu lieu le 3 juillet 2013, dont le relevé de conclusion n’a pas été signé.

Le gouvernement considère donc que ces conclusions ne l’engagent pas et suscite la méfiance de l’opposition.

La main tendue ne trouve pas preneur et les deux protagonistes campent sur leur position, rendant toute résolution de la crise très compliquée.

Enlisement

En lieu et place d’un dialogue, nous avons un enlisement de la situation politique du pays, qui affecte gravement le quotidien de la population.

Battre le pavé semble être le seul moyen de pression dont dispose l’opposition pour contraindre Alpha Condé à lâcher du lest.

Pour mémoire, c’est à l’issue de violentes manifestations – qui se sont soldées par une cinquantaine de morts – que les législatives ont pu se tenir.

L’inversion du calendrier électoral est le nœud gordien de la crise guinéenne.

Dans la configuration actuelle, les élus locaux seraient favorables au pouvoir (c’est du moins ce que dit l’opposition); un scrutin devrait en conséquence permettre au locataire de Sékoutoureyah de rempiler pour un second mandat sans difficulté (ce que ne souhaite pas la coalition des anciens Premiers ministres). Si toutefois le pouvoir ne se retrouvait pas appuyé par les communales, cela profiterait à ses adversaires, qui n’hésiteront pas à surfer sur cette victoire.

Conséquences de l’épidémie d’Ebola

Dans un climat de suspicion, de méfiance et de défiance, il est difficile de rapprocher les positions.

Il faudrait que tous les protagonistes de la crise fassent preuve de patriotisme pour éviter au pays de s’embraser, car la Guinée doit se développer.

L’épidémie d’Ebola a déjà causé assez de dégâts dans ce pays, notamment la reprise tardive de l’école.

Les politiques de par leurs malentendus contribuent à l’effondrement du système éducatif, puisque à cause des manifestations beaucoup d’élèves et étudiants sont obligés de sécher les cours, ce qui entraîne un énorme retard au niveau des programmes.

*MAMADOU est un pseudonyme choisi pour assurer la sécurité de l’auteur de cet article