Au « pays des droits de l’homme », ceux des femmes restent bafoués au quotidien

Par Claudine Girod-Boos

En France, si l’égalité salariale est inscrite dans la loi, les femmes gagnent encore de 10 % à 26 % de moins que les hommes. Au « pays des droits de l’homme », tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint.

Les faits sont têtus: au-delà des discours politiques progressistes, défendre ses droits pour une femme française reste au 21e siècle un combat quotidien.

« La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune », proclame la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne dans la France révolutionnaire de 1791. Qu’en est-il plus de deux siècles plus tard dans un pays où le discours progressiste sur les valeurs universelles tient lieu de tarte à la crème?

Le point au lendemain de la 42e Journée internationale des droits des femmes qui a mobilisé, vendredi dernier, plusieurs milliers de personnes dans l’Hexagone (15000 selon les organisateurs) comme dans plusieurs pays européens et dans le monde.

Petit rappel historique, tout d’abord, en quelques dates clés afin de remettre en perspective la longue marche des femmes françaises vers davantage d’égalité. Elles n’obtiennent le droit de vote qu’en 1944. En 1965, elles peuvent enfin exercer une profession et ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation du mari (qui n’est plus défini légalement comme « le chef de famille »).

La généralisation de la mixité dans l’enseignement est instaurée en 1968 ; le principe « à travail égal, salaire égal » en 1972. Quant à l’Interruption volontaire de grossesse (IVG) sous certaines conditions, elle n’est autorisée qu’en 1975 par la loi Simone Veil.

L’actuel Chef de l’Etat français Emmanuel Macron a proclamé l’égalité hommes-femmes « grande cause » de son quinquennat. Pourtant, à peine élu, il a renoncé à créer un ministère des droits de la femme – qu’il avait pourtant promis pendant la campagne présidentielle de 2017 – et s’est contenté de mettre sur pied un Secrétariat d’Etat.

Or, en 2019, en France, l’égalité salariale a beau être inscrite dans la loi, les femmes gagnent encore de 10 % à 26 % de moins que les hommes selon les chiffres officiels.

Les grandes entreprises sont certes désormais tenues par la loi de publier leur « index de l’égalité hommes-femmes » mais l’efficacité de cette mesure reste soumise à caution (ne sont concernées que les sociétés de plus de 1000 salariés).

De plus, la précarité touche majoritairement les travailleuses dont les carrières sont souvent impactées par la maternité. Quant à leurs retraites, elles sont plus faibles que celles des hommes. Reflet des écarts de salaires chez les actifs, la pension moyenne de base des femmes (1.008 euros) restait en 2018 inférieure de 13% à celle des hommes (1.165 euros) selon les données de la Caisse nationale d’assurance vieillesse (Cnav) rendues publiques début mars.

« C’est par le travail que la femme a en grande partie franchi la distance qui la séparait du mâle; c’est le travail qui peut seul lui garantir une liberté concrète », affirmait, en 1949, la philosophe Simone de Beauvoir dans l’ouvrage somme « Le Deuxième Sexe ». Autant dire qu’il faut aujourd’hui remettre l’ouvrage sur le métier…

Sur bien des points, force est de le constater, l’égalité hommes-femmes, en France, reste un vœu pieux. Pire, au « pays des droits de l’homme », tous les trois jours en France, une femme meurt sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint. Aucun milieu social n’est épargné, y compris ceux qui s’autoproclament progressistes. Comme l’a si bien écrit l’écrivaine Benoîte Groult : « Le féminisme n’a jamais tué personne. Le machisme tue tous les jours ».

 

« Il n’y aura plus de silence, plus de passe-droit, plus d’habitude sur le féminicide », a tweeté vendredi le président Emmanuel Macron tandis que la secrétaire d’État chargée de l’Égalité femmes/hommes, Marlène Schiappa, indiquait que sa loi contre les violences sexuelles et sexistes adoptée l’été dernier avait déjà permis la verbalisation de 332  « outrages sexistes ».

« Il y a 60.000 personnes excisées en France », a-t-elle d’autre part déclaré, annonçant la présentation, cet été, d’un « plan excision » pour « protéger les jeunes filles et les femmes afin d’éviter qu’elles soient excisées », « mieux les protéger et condamner ceux qui excisent ou leur complice ». Une lutte qui fera également partie « des priorités de la présidence française du G7 », a-t-elle précisé.

En France, malgré certains acquis sur le papier, les progrès en matière de droits des femmes restent lents et précaires dans la société, en politique, comme dans les médias. En témoigne l’électro-choc provoqué dans l’opinion publique par le mouvement international #metoo.

La tâche reste d’autant plus colossale que le sexisme perdure au travers d’une misogynie souterraine et insidieuse aux multiples facettes, s’exprimant encore à visage découvert.

Des raisons socio-culturelles propres à l’Hexagone peuvent éclairer cet état de fait. Au nom de la vieille galanterie française – cette courtoisie empressée auprès des femmes – des hommes français ont encore tendance à s’octroyer des privautés dans le langage comme dans leurs actes. Sans même en avoir conscience, parfois. Une question de génération, mais pas seulement.

Indéniablement, un gros travail d’éducation, qui commence à porter ses fruits auprès des jeunes, reste à faire.

La révélation d’affaires de sexisme en tout genre, ainsi que plusieurs récentes études sont venues apporter de l’eau au moulin des féministes, qui, en France, restent bien souvent taxées d' »hystériques » ou affublées de méprisants sobriquets.

La nouvelle génération féministe y répond sans complexe avec humour, usant parfois des slogans provocateurs et non-politiquement corrects.

Le monde des médias est quant à lui loin de briller par son exemplarité en matière de droits des femmes. La toute récente affaire de la #LigueduLOL – ces journalistes et communicants qui harcelaient sur internet leurs collègues femmes – a déclenché des dénonciations en chaîne d’un sexisme encore souvent bien ancré dans les rédactions. Huit plaintes ont notamment été déposées contre un journaliste du quotidien Le Monde.

Dans la foulée de ce scandale, une enquête participative baptisée #EntenduALaRédac lancée par plusieurs collectifs (Prenons la une, #NousToutes, Paye ton journal) a pointé du doigt pas moins de 270 rédactions françaises, y compris les plus prestigieuses.

En dix jours, plus de 1800 personnes ont rempli un questionnaire anonyme en ligne pour dénoncer les faits dont elles ont été victimes ou témoins. Parmi elles, 67% déclarent avoir essuyé des propos sexistes, 49% des propos à connotation sexuelle, et 13% avoir subi des agressions sexuelles.

Les journalistes travaillant à la télévision ainsi que les pigistes seraient particulièrement concernées.

Les femmes sont par ailleurs toujours nettement moins présentes que les hommes à l’antenne des radios et des télévisions, a déploré le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) dans un rapport publié vendredi, où il révèle notamment une baisse « préoccupante » des invitées politiques dans ces médias.

Dans une étude détaillée, l’INA (Institut national de l’audiovisuel) démontre de son côté que, si la parole des femmes s’est peu à peu affirmée dans l’espace public et médiatique, leur présence reste aujourd’hui encore marginale.

« La femme a le droit de monter à l’échafaud; elle doit avoir également celui de monter à la tribune », plaidait la révolutionnaire Olympe de Gouges. Elle doit se retourner dans sa tombe.