« Le journalisme: le plus beau métier du monde! »

July © Bruno Klein
Crédit photo: Bruno Klein

Avec son Dictionnaire amoureux du Journalisme*, Serge July rend un hommage passionné à la profession qu’il exerce depuis bientôt 50 ans. Le co-fondateur de Libération a travaillé trois ans à cet imposant ouvrage.

Une bible pour les aspirants journalistes comme pour les curieux avides de mieux comprendre l’histoire des médias.

CLAUDINE GIROD

Article publié dans EDITO/KLARTEXT, le magazine suisse des médias*

Les esprits chagrins ne manqueront pas d’ironiser et de le lui reprocher. Ce soir-là, c’est au Rotary Club des Champs Elysées, réuni au Fouquet’s, que Serge July donne conférence. Le même homme qui, dans son Dictionnaire amoureux du Journalisme, déclare: « Nous étions plusieurs activistes de mai 68 à être épinglés comme des arrivistes. Le mao-spontex que je fus n’a jamais porté de col Mao, ni pendant ni après la révolution culturelle, ni fréquenté le Rotary Club, je le précise pour ceux qui auraient un doute».

L’homme n’est pas à un paradoxe près. Et surtout il aime parler, débattre, transmettre. «Je suis bavard, c’est vrai», concède-t-il dans un sourire. Prolixe surtout, peut-être a fortiori quand, comme ce soir, l’auditoire ne lui est pas acquis… Le goût de la provocation, on n’y renonce jamais tout-à-fait…

A Paris comme en Province, infatigable, l’ex patron de presse, toujours chroniqueur à la radio, raconte, explique, s’explique. La genèse de son livre? « L’éditeur m’a fait cette proposition en 2006 quand j’ai quitté Libé. Je ne pouvais pas refuser. Pendant 5 ans, j’ai rassemblé de la documentation. Je me suis mis à l’écriture il y a 3 ans». Son Dictionnaire amoureux du journalisme, qui compte déjà 141 entrées sur plus de 900 pages, il aurait aimé « le faire plus long », avoue-t-il.

Devant des Rotariens, comme ce soir, mais très souvent devant des aspirants journalistes, lui – qui n’a pas fait d’école de journalisme –  invite à un voyage non linéaire dans l’histoire des médias, de ses grandes figures, de ses profonds bouleversements à l’heure numérique…

De Cavanna, à Joseph Pultizer, Hubert Beuve-Méry, Gabriel Garcia Marquez, Albert Londres, François Mauriac, Françoise Giroud, Marguerite Duras, Joseph Kessel, Robert Capa, Robert Hersant ou encore Hérodote, Renaudot, Tintin… Un véritable kaléidoscope aux facettes parfois inattendues et aux anecdotes savoureuses.

« Dans un Dictionnaire amoureux, il faut assumer la subjectivité de ses choix. J’ai souvent constaté qu’il y avait peu de culture des classiques y compris chez les bons journalistes. Cela est d’autant plus manifeste chez la nouvelle génération qui doit faire face à l’invasion de l’infotainment et de la communication», relève-t-il.

S’il intervient beaucoup dans les écoles, c’est peut–être aussi par nostalgie de ses années d’enseignant. Lorsqu’il donnait des cours de philosophie et d’histoire dans un collège privé. A l’époque, le futur leader de la gauche prolétarienne vivait dans un appartement payé par ses beaux-parents. Mais, ça, c’était avant. Avant Mai 1968.

« Pour ma génération, et celle qui a eu 18 ans en 1968, cela reste encore, aujourd’hui, l’événement le plus créatif de nos vies. J’ai eu la chance de connaître les bonheurs de Mai. Je n’ai aucune nostalgie, aucun regret, aucune amertume. J’ai beaucoup appris, souvent contre moi-même», confie-t-il.

Le sempiternel procès instruit contre 1968 dans l’Hexagone, le journaliste dit le comprendre. Mais, de sa voix si reconnaissable qu’elle est quasi indissociable du personnage – avec cette pointe de gouaille des faubourgs qu’il a pris soin de conserver – il remonte aux barricades: « Je ne suis pas d’accord. Les détracteurs de mai en ont une vision caricaturale dans laquelle se lit cette conception si française d’une Autorité qui doit s’imposer à la population».

Libération est un «enfant de mai». «L’énergie, c’est 68 qui nous l’a donnée». Le Libé 2015 n’a plus grand chose à voir avec celui que «Citizen July» avait lancé en 1973 aux côtés de Jean-Paul Sartre. «Une passion collective» qu’il a eu «le bonheur –parfois très contrasté – d’orchestrer» pendant 33 ans. Son départ dans des circonstances douloureuses, voilà bien le seul sujet tabou pour Serge July.

« Certains matins, Libération fut le plus beau quotidien du monde, souvent un très grand journal écrit et visuel. Il aura été durant son histoire – qui n’est pas finie – le titre de presse quotidienne français le plus inventif, le plus découvreur, le plus insolent de son époque, tout en donnant à réfléchir à ceux qu’il irritait», résume-t-il. Une déclaration d’amour, ou presque.

« Il n’y a pas de grands journalistes, il n’y a que des grands journaux », cette saillie de Jules Renard, Serge July la répète à l’envi. Les lecteurs de son Dictionnaire n’en seront donc peut-être que plus surpris d’y découvrir à la page 402 une entrée Serge July. « J’ai voulu expliquer pourquoi je suis devenu journaliste », répond-t-il. « Je n’ai aucunement l’intention d’écrire mes mémoires», ajoute-t-il avec une pointe d’ironie.

En quelques pages, le lecteur découvre l’intimité de l’homme public. Bien loin de la marionnette – néanmoins sympathique – créée par les Guignols de l’Info. « Je suis né en 1942, en pleine nuit à Paris sous couvre-feu, au milieu des patrouilles allemandes. Cela a dû me marquer. Je garde le souvenir du bruit des bombardements alliés sur les usines Renault».

Avant d’ajouter avec son sens de la formule: « J’ai appris les premiers rudiments de la lutte des classes à domicile. Couturière, ma mère travaillait sans arrêt. Mon père, polytechnicien, vivait ailleurs. Il a eu une autre vie dont je ne sais à peu près rien».

Derrière l’histoire familiale atypique de Serge July se devine une fêlure. «Dans ma prime jeunesse, tout était faux: on ne m’appelait pas Serge mais Patrick. Mes parents n’étaient pas mariés, mon frère de 24 ans mon aîné ne portait pas le même nom. Je jouais les enfants de chœur alors que je n’avais ni la foi ni la culture religieuse».

Cette «overdose de faux», comme il l’appelle, lui aura « appris à ne pas se fier aux apparences». Des chemins qui ont dû le mener au journalisme, laisse-t-il entendre. «De cette enfance, il me reste une passion pour le présent, qui a trouvé dans la direction d’un quotidien généraliste, l’occasion inespérée de s’épanouir».

«J’ai l ‘impression d’être né à 15 ans. J’étais un fidèle lecteur de France Soir. J’ai vécu intensément la chute de Dien Bien Phu, les événements de Budapest de 1956 et le retour de De Gaulle au pouvoir en 1958. Pour moi, comme une partie de la population française, c’était un coup d’Etat. Il faut se souvenir du climat qui régnait alors…», rappelle-t-il.

C’est en 1962, au magazine Clarté que le futur Citizen July du haut de ses 20 ans fait ses premiers pas dans le journalisme culturel. Des années d’apprentissage indissociables du militantisme et de l’état d’esprit des années 60. «Après avoir échoué concours d’entrée de HEC, j’ai fait ce dont j’avais envie. J’ai pris le large et j’ai adhéré à l’UEC l’Union des étudiants communistes, union rebelle à la direction du PCF».

Un demi-siècle plus tard, à l’heure de la révolution numérique, le patron de presse en est certain: « Les médias de demain seront globaux ». Pas question de sombrer dans le pessimisme des Cassandre qui clament la mort du journalisme. « Les contours des métiers du journalisme vont se redessiner. Et c’est tant mieux, car c’est l’essence du journalisme. La rapidité de la diffusion d’une information toujours plus abondante rend cette profession d’autant plus indispensable. Le fact-checking va s’imposer comme une discipline à part entière».

Pas question non plus de nier une seule seconde que «le business model qui prévalait dans les médias depuis 1830 ne fonctionne plus». Avant d’enchaîner: «Je ne trouve pas dramatique que ce nouveau modèle économique n’ait pas encore été trouvé. Bien au contraire, je trouve cela passionnant. Il ne faut pas oublier qu’entre l’invention de l’imprimerie et les premières lettres des commerçants il a fallu près de 150 ans! Alors… »

S’il avait lancé un site, il aurait aimé « faire Politico », confie le vieux routier des arcanes du pouvoir. Mais Serge July salue avant tout la «réussite édifiante» du Guardian – et ses deux Pulitzer – qui a su devenir sur le net «l’un des grands journaux référents, devant le New York Times» grâce à une fondation qui «éponge 38 millions d’euros de perte».

Le grand titre américain, lui, «change sans arrêt de modèle», rappelle-t-il. Avant de lâcher : «C’est pas des comiques. Ils n’aiment pas perdre de l’argent!» Et de conclure: «Il faut tout essayer et accepter de faire des erreurs. Personne n’a le modèle clé en main. Il faut inventer un nouvel actionnariat. Et bien sûr, il faut financer cette période de transition…»

Croire encore que la publicité viendra sauver les médias, il n’y croit guère. Le transfert du print vers le web annoncé depuis plus d’une décennie se fait toujours attendre. La rentabilité des tarifs pratiqués est de plus en plus remise en question. Et surtout, s’emporte-t-il, «c’est insupportable toutes ces pop-ups. Cela m’énerve profondément car c’est intrusif et cela empêche la lecture».

Le journaliste le sait mieux que personne mais n’en pipera mot: de recapitalisation en recapitalisation, le Libération d’aujourd’hui a perdu son âme aux yeux de nombreux de ses lecteurs inconditionnels… Les galères du financement d’un journal, il est bien placé pour les connaître. Sous son «règne», le titre – dont la société éditrice en 1973 ne comprenait que 4 personnes – a été sauvé plusieurs fois de la faillite.

«En 2005, Edouard de Rothschild a eu toutes les audaces d’investir dans Libération. Il en a eu une autre, l’année suivante, celle de déposer la direction. De manière naturellement cavalière», glisse-t-il, de manière entendue. «Je suis parti.  C’était le dernier geste que je pouvais faire pour ce journal qui fut ma passion pendant plus de trois décennies, comme elle fut celle de tous ceux qui ont participé à cette aventure qui consistait à écrire et publier, chaque jour, l’équivalent d’un livre de 180 à 250 pages».

*Dictionnaire amoureux du Journalisme, Editions Plon

*http://www.edito.ch/fr/