Penser le journalisme de 2067

Pour les étudiants de l’Institut de Journalisme de Bordeaux Aquitaine (IJBA), l’exercice s’avérait difficile. Nous avons voulu nous projeter et nous interroger sur le journalisme dans cinquante ans. Une date en forme de clin d’œil au 50e anniversaire de la création de l’école de journalisme de Bordeaux, en 1967 par Robert Escarpit et Pierre Christin. Par ailleurs, le tropisme de Christin pour la science-fiction nous a insufflé cette exigence d’un regard tourné vers le futur et d’une réflexion constante sur l’évolution du journalisme.

Une façon détournée également de réfléchir à ce qu’est le journalisme aujourd’hui en choisissant ce thème pour notre site de décryptage des médias Lafabriquedelinfo.fr avec toute la promotion des étudiants du Master 2. Nous n’imposons pas de réponses catégoriques à ces questions mais offrons divers scénarios mariant investigation et prospective. Un voyage, avec des pistes de réflexion, à travers nos rêves et nos cauchemars qui nous rappelle la nécessité de garder le cap vers un journalisme incarné, toujours critique et engagé.

Entre fiction et réalité

Les productions de « La Fabrique de l’info » empruntent des formes diverses : des récits, du reportage dessiné, une fiction radiophonique qui nous plonge dans la vie quotidienne d’un journaliste en 2067, résistant – travaillant en clandestinité – dans un monde verrouillé et contrôlé par un superpuissant pouvoir politique et économique.

Science-fiction, utopique ou pessimiste ? Orwell toujours présent quand nous observons l’actualité dans des pays où la liberté de la presse reste bafouée et les journalistes emprisonnés. En conservant toujours un esprit critique journalistique, La Fabrique de l’Info s’enrichit des regards croisés d’experts, de chercheurs, d’écrivains et de journalistes que nous avons interviewés. Ce mélange des genres inhabituel nous offre un décryptage de la sphère journalistique de 2067 avec l’espoir qu’un autre journalisme plus revigorant est possible et souhaitable pour… 2017.

Plusieurs enquêtes explorent les dernières tendances : des inventions déjà à la vente dans les rayons, VR, intelligence artificielle, robots… L’humain et la machine, toujours deux entités séparées dans un demi-siècle ? Comment la réalité virtuelle et l’intelligence artificielle modifieront-elles la profession ? Les robots-journalistes iront-ils sur le terrain ? Nous avons imaginé la polémique autour d’un robot qui remplacerait le journaliste de terrain. Nous sommes allés plus loin en s’imaginant la déprogrammation du premier robot lanceur d’alertes jugé pour avoir volé et publié des données confidentielles. Côté humains, la neuroscience avancera-t-elle si vite que nos cerveaux seront connectés directement aux réseaux ?

Des multiples questions s’imposent : quelle temporalité de l’information ? Irons-nous toujours plus loin vers l’hyperconnectivité avec des puces dans nos cerveaux ? Et une question cruciale, celle de la gouvernance du Net : Qui aura les clefs d’Internet ? Mais aussi : Quelle formation pour les journalistes en 2067 ? Et quelles nouvelles compétences ? Comment les nouvelles technologies marqueront-elles le travail journalistique ? Aura-t-on avancé concernant la diversité sociale chez les journalistes ? Comment traitera-t-on la question du genre dans les médias de demain ? Sans catastrophisme mais sans craindre de poser la question : le journalisme existera-t-il encore demain ? Sera-t-il encore un métier ? Des questions de fond, des réflexions qui défendent la mission du journalisme dans une démocratie sont au cœur de l’exercice.

Jules Verne et le journal d’une journaliste en 2890

Ilustration by G. Roux to Jules Verne story. Wikipedia

Jules Verne avait déjà tenté l’exercice à la fin du XIXe siècle. S’interroger sur le futur du journalisme, en écrivant le « Journal d’une journaliste américaine en 2890 ». Ou le dessinateur Albert Robida qui écrivit en 1883 son ouvrage Le XXᵉ siècle en imaginant le téléphonoscope qui permet à la fois d’entendre, de voir et de dialoguer. Quant au journaliste Eugène Dubief, il envisageait déjà une nouvelle étape de la révolution de l’information : celle du téléphonographe.

Comme l’explique l’historien des médias Christian Delporte, ces auteurs prennent acte d’une mutation essentielle dans l’information de leur siècle :

« La nécessité de raccourcir le délai qui sépare l’événement de son annonce au lecteur, l’impératif d’immédiateté dans la réception de la nouvelle (source) comme dans sa diffusion. Ce faisant, ils transposent et amplifient une donnée fondamentale de la révolution de la presse, notamment marquée par la primauté de la nouvelle sur l’analyse, la multitude grandissante des faits quotidiens venus du monde entier, la vitesse de la circulation de l’information, précisément facilitée par des outils techniques, fruits du progrès scientifique. »

Aujourd’hui, les nouvelles technologies qui se préparent continuent d’être marquées par le rythme effrayant de la vitesse (instantanéité) de l’information à l’échelle mondiale. La réalité virtuelle nous amène sur un champ de vision à 360°, en « live » de l’événement. Mais, les fondamentaux du journalisme : vérifier, filtrer, contextualiser, expliquer, donner su sens, etc., sont plus nécessaires que jamais afin de donner les clefs aux lecteurs ou auditeurs pour mieux comprendre dans ce monde tellement complexe et interconnecté.

Nous partons de la radiographie actuelle du journalisme également avec un esprit critique. La situation de l’état des médias n’est pas très optimiste : précarité, amaigrissement des rédactions, défiance de l’opinion publique avec perte de crédibilité, contrôle par des groupes industriels et financiers, accroissement de la course au « clic » et à l’audimat, « zones d’ombre » désertées par les médias, dérapages sensationnalistes, etc.

Tout n’est pas perdu : l’espoir de la pluralité de médias et des lignes éditoriales est (re)venu par l’émergence d’un journalisme numérique qui complète l’offre éditoriale des médias traditionnels. De nouveaux genres, supports, applications ont enrichi aussi les médias avec l’apparition d’un journalisme augmenté.

En définitive, l’intérêt de cette plongée dans ce à quoi pourra ressembler le journalisme en 2067 conduit à prendre conscience des possibles dérives et dérapages qui nous égarent de la mission du journalisme. À quoi bon autant d’avancés technologiques si le journaliste reste coupé de la réalité du terrain et dépossédé de la maîtrise de son métier ? Après le séisme de la victoire de Trump, de nombreux médias américains s’interrogent sur les limites de leur travail d’enquête et reportages sur le terrain, sur les effets de bulles amplifiés par les réseaux sociaux (notamment Facebook), la suffisance des éditorialistes et la pertinence d’abuser des sondages.

Nous retiendrons donc quelques réflexions qui nous interpellent et nous alertent afin de prendre les manettes d’un journalisme de qualité au service de la vérité et de la démocratie en direction de 2067.

Les médias, des « filtres » dans un monde complexe

Umberto Eco, qui a analysé les lumières et les entraves du journalisme contemporain, s’était exprimé à plusieurs reprises sur les mutations technologiques, souvent comme polémiste :

« Il y a aujourd’hui davantage de canaux de communication, une prolifération plus grande et immédiate du faux ».

Pour le sémiologue, dont le dernier roman Numéro zéro est consacré au journalisme, c’est le problème fondamental du Web. Il préconise un journalisme critique qui sert de filtre face à l’infobésité et aux fausses rumeurs de la Toile, voire aux « théories du complot » : « Toute l’histoire de la culture a été celle d’une mise en place de filtres. La culture transmet la mémoire, mais pas toute la mémoire, elle filtre. » La mission du journalisme est de donner du sens dans un monde complexe, de filtrer. Pour le sémiologue, Internet est le scandale d’une mémoire sans filtrage, où on ne distingue pas l’erreur de la vérité. Il prône pour « rétablir une culture des monastères, qu’un jour ou l’autre – peut-être serais-je mort avant – il faudra que ceux qui lisent encore se retirent dans de grands phalanstères ».

Umberto Eco, sceptique concernant le fait que la technologie ne va pas tout nous régler, croit qu’elle « fait tout pour qu’on perde de vue l’enchaînement des causes à effets » et donc « l’utilisateur vit la technologie de l’ordinateur comme magie », sans imaginer vraiment les conséquences que cela peut entraîner.

La religion de la vitesse

Sur la vitesse de l’information, Albert Camus, modelé par la presse et modèle aussi de journaliste libre, critique et indépendant, nous a laissé des nombreuses réflexions dans sa théorie critique du journalisme qui servent de référence du « bon » journaliste face à la chasse aux scoop, à la culture du « clic » ou au besoin de faire vite : « peu importe qu’on soit premier, il faut surtout être les meilleurs ». Il a appelé à la responsabilité sociale des journalistes, dans leur travail de raconter le monde et retranscrire la vérité : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ».

Lors de la cérémonie d’attribution des Nobel en 1957, Camus prononce un discours qui résonne encore dans nos consciences contemporaines :

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Une tâche qui incombe aussi aux futurs journalistes que nous avons invités à se frotter à cet exercice d’imagination du journalisme en 2067. En les invitant à une réflexion afin que le journalisme n’en se défasse… en combattant les égarements qui le minent et le discréditent.

Nous avons beaucoup à apprendre de Camus. Comme le mentionne Edwy Plenel dans son blog : « Pour reprendre courage et retrouver dignité, dans l’exigence du droit de savoir du public et dans le souci de notre responsabilité devant les citoyens ». Ce dernier défend notre conception de ce métier comme une forme d’engagement existentiel :

« Quand le divertissement gangrène l’information, quand la concentration ruine le pluralisme, quand la propagande tue la vérité, le journalisme ne peut qu’entrer en résistance, sauf à se renier. Simplement par devoir professionnel. Sans prétention ni gloriole, juste par nécessité existentielle ».

Paul Virilio, qui a toujours réfléchi à l’accélération du monde et à ses conséquences sur l’homme, l’économie, l’écologie, la géopolitique, lie le territoire aux technologies qui permettent de le parcourir et de le contrôler. Il l’évoque dans une de ses interviews :

« On ne peut pas comprendre la terreur sans comprendre la vitesse, l’affolement, le fait qu’on soit pris de vitesse, occupés par une information. Pour cela, la phrase d’Hannah Arendt est capitale : « La terreur est l’accomplissement de la loi du mouvement ». C’est ce que nous vivons en ce moment à travers l’accélération de l’information : une synchronisation de l’émotion, une mondialisation des affects. Au même moment, n’importe où sur la planète, chacun peut ressentir la même terreur, la même inquiétude pour l’avenir ou éprouver la même panique. C’est quand même incroyable ! ».

Mettre la technologie au service du journalisme, et non l’inverse. Contre l’idolâtrie technicienne, revisitons Jacques Ellul. Si certains de ses propos peuvent sembler dépassés, d’autres demeurent étonnamment d’actualité : comment l’infrastructure technique est devenue un facteur déterminant de nos sociétés. Le message que nous a laissé Ellul en héritage, selon le professeur André Vitalis :

« ne pas se laisser séduire par les promesses du bluff technologique ; utiliser la technique, mais cantonnée au statut de simple moyen ; lui fixer des limites, et ne pas faire tout ce l’on peut faire ».

Un message à retenir pour les journalistes : s’approprier les outils technologiques, afin de rester maître dans le contrôle et la production de la chaîne de l’information. Un but pour le journalisme en 2067 : garder le cap vers un journalisme incarné, toujours critique et engagé.

*Maria Santos-Sainz enseigne à l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine, Université Bordeaux Montaigne. Elle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

Penser le journalisme de 2067, publié par Theconversation.com 17 novembre 2016 sous licence Creative Commons.