Acte 24 à Strasbourg : Les Gilets Jaunes voient rouge

     Pour leur acte 24, les Gilets Jaunes avaient lancé un appel européen et
international à se réunir à Strasbourg samedi 27 avril. La prise de parole du président de la République jeudi dernier, censée apporter des réponses à la crise sociale qui s’éternise depuis cinq mois, semble au contraire avoir mobilisé des manifestants estimant que leurs revendications n’ont pas été entendues.

 

La préfecture du Bas-Rhin avait prévenu d’emblée : la manifestation n’étant pas déclarée, l’accès à la Grande-Ile, au parvis de la gare de Strasbourg, ainsi qu’aux institutions européennes serait interdit. « On ne connait pas le parcours, le but est de rallier le Parlement européen en évitant la police », indique Martin, un journaliste local au rendez-vous chaque samedi depuis des mois. A 13 heures, environ mille gilets jaunes sont rassemblés Place de l’étoile. Plus tôt dans la matinée, «les policiers fouillaient l’herbe et les buissons de la place, sûrement à la recherche de projectiles » indique Badis, un Strasbourgeois qui passait par là. Des Allemands, des Belges, des Luxembourgeois et des Italiens ont répondu présents. A demi-mot, chacun sait que le but n’est pas seulement de rallier les institutions européennes mais également d’accéder à l’hyper-centre de la ville. Les commerçants ont d’ailleurs pris leurs précautions en barricadant leurs vitrines par crainte de débordements.

Une ambiance bon enfant

En attendant le départ de la manifestation, un air bon enfant règne sur la place : un saxophoniste entonne « Le Déserteur » de Boris Vian, accompagné par quelques compères. La foule scande la Marseillaise. Beaucoup de drapeaux, certains arborant fièrement la croix de Lorraine; d’autres, la couleur noir chère aux anarchistes. Des banderoles flottent en exigeant la démission du Président de la République, l’augmentation du SMIC ou l’instauration du Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC). Avant le départ, on échange quelques conseils: Ne rien signer, se taire en cas d’interpellation… Des flacons de sérum physiologiques circulent pour anticiper les brûlures aux yeux que provoquent les bombes lacrymogènes. Un hélicoptère survole le cortège, il le suivra toute l’après-midi. Rapidement les rangs des manifestants s’étoffent.

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Premier face-à-face

La foule se met en route Rue de la Première-Armée. On aperçoit Gaspard Glanz, le journaliste indépendant interpellé samedi 20 avril à Paris. Sous le coup d’une décision judiciaire, le fondateur de l’agence Taranis News avait interdiction d’être présent les samedis dans la capitale jusqu’à son procès qui aura lieu le 18 octobre pour « outrage à personne dépositaire de l’autorité publique « . Ses avocats sont parvenus à faire lever ce contrôle judiciaire lundi, au motif qu’il n’était pas assez motivé. Sur la Place du Corbeau, le premier face-à-face entre les manifestants et les policiers qui bloquent l’accès au centre-ville a lieu. L’amour des premiers pour les seconds ne manque pas de s’exprimer : « Tout le monde déteste la police », « Police partout, justice nulle part », et autres insultes fusent. D’autres font rire l’assemblée en scandant : « Ne vous suicidez pas, rejoignez-nous », en référence à la polémique ayant éclaté la semaine dernière.

Une tentative d’accès au centre-ville

Après quelques minutes à se toiser, les manifestants continuent leur route sur le quai des Bateliers. C’est sur l’un des ponts suivants, où les policiers sont massés pour empêcher l’accès à l’ellipse insulaire, qu’éclatent les premiers heurts. Un manifestant avance seul sur le pont, bientôt rejoint par des gilets jaunes. Une brève confrontation a lieu au cours de laquelle les matraques sont à l’œuvre. Des bombes lacrymogènes sont tirées aléatoirement, ce qui ne manque pas d’énerver David, un des manifestants. « Ils tirent sur ceux du fond qui n’ont rien fait ! », s’agace le jeune homme. Les street medics, ces équipes de bénévoles qui soignent les blessés en manifestations, prennent en charge des manifestants gazés dont certains saignent également. Le cortège reprend son chemin vers le Palais Universitaire. Il suit l’allée de la Robertsau avant d’emprunter le Pont de la Dordogne.

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« Les manifestations pacifiques servent plus à rien ! »

La pluie fine redouble d’intensité et casse le moral de quelques manifestants. « Ca ne sert à rien, on fait de la promenade, peste Maurice, si on avait su, on ne serait pas venu… Je suis convaincu que les manifestations pacifistes ne servent plus à rien. De toute façon, Macron nous a dit il y a deux jours qu’il s’en foutait. Si on veut de vraies actions, il faut aller en centre-ville ». Le soixantenaire est présent à presque toutes les manifestations, dont certaines à Paris. Arrivée à la place de Bordeaux, non loin du Parlement européen, la foule est bloquée par les forces de l’ordre. Devant le siège de France 3, les tensions se cristallisent. Durant de longues minutes, des bombes lacrymogènes sont tirées sur des manifestants qui répliquent à coup de pavés et de jets de bouteilles. D’énormes nuages de gaz se détachent dans le ciel et le cortège rebrousse chemin.

Des dégradations et des interpellations

Arthur, un manifestant d’une trentaine d’années, s’exclame : « C’est dégueulasse, ils sont payés par nos impôts et ils nous en foutent plein la gueule. Il y a de plus en plus de blessés dans les manifestations, c’est normal que la colère monte ». Il rejoint le cortège qui sera bloqué aux abords du Conseil de l’Europe. Des affrontements similaires à ceux ayant eu lieu quelques minutes avant ont lieu, la situation est tendue. D’après les Dernières Nouvelles d’Alsace, le journal régional, les forces de l’ordre effectuent plusieurs interpellations. Par le blocage de multiples rues, les policiers parviennent à diviser le cortège, qui se sépare en plusieurs groupes, vers le quartier de l’Esplanade. En chemin, Joséphine, une des manifestantes constate des dégradations: « quelques feux de poubelles, des abribus cassés, des tags de banques et de caméras de surveillance ». Une voiture aurait également pris feu. Ce n’est pas du goût d’Alban, un riverain croisé en chemin qui estime que « quand on manifeste c’est pour revendiquer, pas pour casser ». Il est rejoint par Florent, un habitant du quartier, qui dit « comprendre le fond de la répression policière » mais « désapprouver la forme qui est abusive ».

Le jeu du chat et de la souris

Sur le campus, seulement une partie des manifestants sont présents. Ils se félicitent de leur bonne idée : les policiers ne peuvent accéder au site de l’Université sans accord du doyen de cette dernière. Rapidement, ils décident de rejoindre les autres Gilets Jaunes à Rivetoile par l’Allée Jean-Pierre Levy. Au cours de ce chemin, les policiers les attendent et font pression pour les repousser en cette direction. Les forces de l’ordre quadrillent la Place de l’Etoile. Après une demi-heure, le cortège retourne sur la presqu’Ile Malraux, qu’il quitte par la Passerelle Braque. En pénétrant dans la Krutenau, le mot d’ordre est donné d’enlever son gilet jaune pour tenter de rentrer dans le centre-ville. Les policiers ne sont pas encore présents mais les manifestants ne tarderont pas à les retrouver à la place de Zurich. Là, une sorte de panique s’installe : des deux côtés, on court dans tous les sens à cause des tirs de LBD et des bombes lacrymogènes. Certains trouvent refuge dans des halls d’immeubles tandis que d’autres sont interpellés, notamment sur la place d’Austerlitz submergée par les gaz.

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Et maintenant ?

Il est 18 heures, beaucoup de manifestants ont quitté les lieux . D’autres sont rentrés dans la Grand d’Ile par le quai des Pêcheurs, désormais ouvert à la circulation. Après avoir traversé la place Gutenberg, les derniers Gilets Jaunes se regroupent sur la place Kleber. Par des sommations à évacuer les lieux accompagnées de tirs de gaz lacrymogènes, les policiers les font reculer à l’angle de la place, près de la station de tram Homme de Fer. Le face-à-face dure une bonne heure. Moins d’une cinquantaine de personnes sont encore présentes et finiront par être évacuées.

Quel bilan tirer de cette journée ? Selon un bilan communiqué par la préfecture en début de soirée, les autorités ont procédé à 42 interpellations et sept blessés. Au plus fort de la manifestation, 3000 manifestants ont été dénombrés. Après 24 semaines de mobilisation, la réappropriation par les citoyens de problématiques politiques qu’ils étaient habitués à déléguer à leurs représentants a créé un réel désir de changement auquel aujourd’hui, personne ne sait bien comment répondre…

 

 

Martin Lelievre, Fanny Perrette, Claudine Girod, Marie Sprauer, Camille André

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