ÉTAT RÉGALIEN, ÉTAT MÉDECIN et BIOPOUVOIRS

Interview du Professeur Philippe Pelletier, géographe, enseignant à l’université Lyon 2.

Propos recueillis par Marie Sprauer, étudiante à l’Institut européen de journalisme de Strasbourg.

Je suis géographe, professeur à l’université Lyon 2. J’ai réalisé mes deux thèses (3e cycle et nouveau régime) sur le Japon, sous un angle de géographie physique et de géographie humaine, d’où mon intérêt pour la mésologie (étude des milieux) et les questions d’environnement qui recoupent ces deux domaines. Un article sur la géographie des pathologies au Japon m’a permis de comprendre la régionalisation de certains phénomènes sanitaires. Par ailleurs, je m’intéresse au géographe anarchiste Élisée Reclus qui combine réflexion géographique (spatiale, territoriale, mésologique) et réflexion politique.

Pensez vous que la crise du Coronavirus est une épidémie totalement  différente de toutes celles qu’on a pu connaître ?

Par définition, tout phénomène est nouveau, mais il part aussi d’éléments passés et présents. Toute la difficulté est d’établir correctement la balance entre les différents aspects, en gardant à l’esprit ce constat fondamental : il n’y a jamais eu autant d’êtres humains sur terre, mais leur répartition est géographiquement inégale (y compris à l’intérieur d’un même pays), tandis que l’espace économique et politique mondial est dominé par deux systèmes croisés : le capitalisme (propriété privée des moyens de production et d’échanges, recherche du profit, extorsion de la plus-value, salariat) et l’État-nation (démocratique ou dictatorial).

Ce capitalisme mondialisé est certes financier, mais il est encore agro-industriel et manufacturier. Les épidémies se déroulent dans ce contexte : historiquement, elles ont toujours existé, elles ont régulièrement atteint des formes de pandémie, mais, par définition, les nouvelles (d’un point de vue de l’évolution d’abord biologique), elles touchent désormais nécessairement davantage de monde (nous sommes plus nombreux, parfois plus densément resserrés spatialement ou sociologiquement) et plus rapidement (développement des moyens de communication…).

La relative nouveauté dans cette crise est la réponse panoptique apportée par les États. Nouveauté relative car certains pays ont eu ce type d’expérience (SRAS, MERS…). Par une ré-affirmation de biopouvoir, j’y vois une tentative de reprise en mains par la classe gouvernementale.

Que pensez-vous du rôle de l’Etat dans une crise sanitaire ? Comment devrait-il agir ?

Tout dépend de ce qu’on entend par « État ». Dans cette crise, au-delà de l’OMS, c’est clairement une logique d’État-nation qui s’est renforcée. L’État n’est pas seulement un appareil administratif et répressif mis aux services des classes qui dirigent l’économie, c’est aussi un système semi-autonome qui repose sur une classe politique plus ou moins affranchie des autres forces (économiques, religieuses…) et qui vise avant tout à sa propre reproduction (soit par la dictature — parti unique ou caste militaire — soit par les élections où les dés, médiatiques notamment, sont pipés).

L’évolution fordiste du système, la domestication syndicale et l’émergence de classes moyennes a rendu nécessaire une nouvelle gestion sociale non pas de l’État-providence (concept religieux, sauf à croire à la providence divine, puisque le budget de l’État provient largement des salariés et des consommateurs), mais d’un système où les services publics sont plus ou moins puissants en fonction du rapport de force avec la société civile.

Du coup, pour la crise, chaque État a réagi en fonction de sa propre situation locale et régionale, mais aussi en fonction de sa nature : maintenir le pouvoir, donc privilégier les mesures répressives et gendarmesques au lieu de promouvoir (sauf exception) une véritable responsabilisation individuelle et collective. Mais comment promouvoir celle-ci du jour au lendemain quand, dans la vie quotidienne (école, travail, voire famille…) tout semble fait pour obéir et non pas réfléchir ? En ce sens, la crise est révélatrice d’une erreur fondamentale de conception sociétaire.

Pour le cas précis de la France, l’attitude de la Macronie fait froid dans le dos : ses tergiversations, ses atermoiements, ses mensonges (le stock de masques, le « on est prêt »…), ses demi-mesures puis ses mesures brutales indiscriminées (Mulhouse et Mende : même traitement alors que la situation y est radicalement différente) interrogent. 

Incompétence absolue ou bien cynisme total ? Un mélange entre les deux ? De la réponse à cette question dépend l’amélioration sanitaire, physique et psychique, de la société civile qui, en l’affaire, a subi des coups sérieux (il ne manque pas d’exemples absurdes de verbalisation inhumaine pour voir que cela se situe à tous les niveaux).

Les médecins peuvent-ils être influencés/bouleversés dans leur travail par les annonces des politiciens ?

Cest à eux qu’il faut demander. Personnellement, je suis agacé par ce que je vois sur les plateaux télévisés (qui ne représentent certes qu’une partie de la réalité), où les médecins et les politiques se renvoient la balle comme des Tartuffes : les médecins disent qu’ils ne font surtout pas de politique, les politiques disent qu’ils ne font surtout pas de médecine, les deux s’auto-légitimant dans leur pré carré d’expertise en se congratulant, et en coopérant… Car des décisions sont prises.

Mais j’attends avec une certaine impatience de voir, sur ces mêmes plateaux, ces mandarins qui ne disaient rien (sauf exceptions) pendant la casse de l’hôpital public et qui maintenant se plaignent (un peu, beaucoup, cela dépend) faire leur mea culpa, et les politiques non pas nous bercer de promesses mais dire qu’il faut en finir avec la tarification à l’activité, premier pas vers un redressement du système de santé en France. On peut rêver…

« Etat régalien, Etat médecin et Biopouvoirs », par Philippe Pelletier en page 2