Un espoir de guérison pour les médias

Le livre de l’économiste Julia Cagé, « Sauver les médias », propose un modèle hybride novateur pour dépasser la loi du marché et garantir l’indépendance: la « FondAction ».

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Par Claudine Girod* pour EDITO/KLARTEXT, le magazine suisse des médias (Avril 2015) http://www.edito.ch

Journaliste, blogger et community manager indépendante « Sous Les Pavés La Page »


On ne compte plus les ouvrages, les articles, les émissions sur la crise des médias.

D’Ignacio Ramonet avec «L’explosion du journalisme» à Eric Scherer, auteur de «A-t-on encore besoin des journalistes», le sujet s’est imposé comme un «marronnier», une vieille rengaine, un serpent de mer.

Chacun s’accorde sur le diagnostic, les causes de la maladie de la presse à l’ère du numérique, son corolaire d’effets secondaire:

– baisse de la qualité et de la crédibilité des médias

– apparition d’un précariat au sein de la profession

– pouvoir grandissant de groupes de presse toujours plus monopolistiques dont les intérêts économiques et politiques s’expriment sans complexe au grand jour.

L’illusion publicitaire

Aucune thérapie n’est jusqu’ici proposée pour laisser entrevoir un espoir de guérison.

Les remèdes prescrits restent inefficaces.

De vieilles recettes.

De nouvelles formes de synergie, «pots communs», « économies d’échelle» provoquant baisse des effectifs et uniformisation de l’information…

Pour l’économiste Julia Cagé, rien n’est inéluctable! Non, les médias ne sont pas condamnés à l’agonie.

Mais à condition de s’émanciper de toute une kyrielle d’illusions – l’illusion publicitaire en premier lieu, mais aussi celle de la concurrence ou encore celle des vastes audiences à trouver sur internet.

Société de médias à but non lucratif

Dans son tout récent ouvrage, «Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie» (Seuil), cette enseignante à Sciences Po Paris plaide pour sortir de l’impasse en proposant un nouveau modèle:

la société de médias à but non lucratif, qu’elle désigne par le néologisme de «FondAction».

Ses objectifs:

– répondre au problème de la sous-capitalisation des médias

– assurer un meilleur fonctionnement démocratique au sein des entreprises de presse

– défendre l’information comme un bien public.

Nouveau mode de capitalisation et de gouvernance

Ce nouveau mode de capitalisation et de gouvernance se situerait «à mi-chemin entre la société par actions et l’illusion coopérative de l’égalité absolue et rigide entre salariés, toutes deux ayant montré leurs limites», argumente Julia Cagé:

«La société de média emprunte à la fondation le caractère illimité des dons et la possibilité pour les personnes ayant investi de petites sommes dans le cadre du crowdfunding – financement participatif – ou d’actionnariat salarié de se regrouper en association et disposer de droits de vote préférentiels» (voir encadré).

Titulaire d’un doctorat de Harvard, Julia Cagé ne peut être taxée d’idéologue anti-libérale ou de naïve idéaliste.

Pas de diabolisation de l’argent ni de discours moralisateur.

Elle ne cache pas sa préférence pour des titres sans publicité mais ne fait pas pour autant du renoncement à la publicité la condition sine qua non d’une FondAction.

En finir avec l’illusion publicitaire, cette «croyance selon laquelle le marché publicitaire s’étendrait indéfiniment», s’impose néanmoins comme un impératif.

«La courbe des revenus publicitaires rapportée au PIB est en baisse constante aux Etats-Unis depuis 1980. A 10 ou 15 ans, on tend vers des rentrées quasi nulles», avance Julia Cagé.

«L’arrivée d’un nouveau média fragilise le marché en le morcelant. La gratuité d’Internet n’a fait qu’accentuer ce problème. La chute des recettes publicitaires provoque des recapitalisations».

Illusion des audiences en ligne en millions

L’illusion des audiences en ligne en millions vient compliquer la donne:

«En 2012, internet représentait encore moins de 5% du revenu total des journaux papier en France. Un lecteur papier génère vingt fois plus de recettes publicitaires qu’un lecteur en ligne».
Les fâcheux ne pourront s’empêcher d’objecter qu’un simple statut ne permettra pas de résoudre la crise des médias. Auraient-ils oublié le rêve d’Hubert Beuve-Méry:

«Ne pourrait-on pas imaginer que la propriété des biens (de presse) fût assumée de façon désintéressée, soit par une vaste société de lecteurs, chacun fournissant régulièrement sa contribution, soit par une sorte de fondation, comme il en existe aux Etats-Unis?»

Le fondateur du Monde, au vu de ce qu’est devenu le «journal de référence» entre les mains du triumvirat BNP (Bergé, Niel, Pigasse), doit aujourd’hui se retourner dans sa tombe…


Un simulateur de la société de médias à but non lucratif est proposée sur le site http://sauver-les-medias.com/. Il montre avec des exemples comment seraient pondérés les apports en capital et le pouvoir de décision. Ici l’exemple 3 :
« Exemple d’un média avec un gros actionnaire apportant un million d’euros, et 1000 petits actionnaires apportant chacun 500 euros. Dans la société par actions classique, le gros actionnaire a 67% des voix et les petits actionnaires 33%. Dans la société de média, avec seuils à 1% et 10% et coefficient de minoration de 0,33, l’équilibre des pouvoirs est totalement inversé: le gros actionnaire a 37,5% des voix et les petits actionnaires (crowdfunders) 62,5%. »